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Pr Abderrahmane Mebtoul -

« Réhabiliter la morale comme facteur stratégique de développement »

Algérie | 6 décembre 2011 | src.leJMed.fr
Alger -

Dans le contexte actuel de déliquescence du capitalisme financier et prédateur, « il y a lieu de repenser impérativement le fonctionnement du système économique et politique international, et notamment les politiques de complaisance de l’Occident vis-à-vis de ces dictatures qui menacent la sécurité mondiale. Cela implique plus de moralité de la part des dirigeants de l’Occident, car s’il y a des corrompus, il y a des corrupteurs », estime le Professeur Abderrahmane Mebtoul, appelant à un effort éthique les dirigeants des deux rives de la Méditerranée, et y compris ceux de son pays, l’Algérie.

Photo ci-dessus : le Professeur Abderrahmane Mebtoul. © DR


Tribune Libre - Titre original :

Quels liens entre la transition mondiale,
le développement et la morale ?

par le Pr Abderrahmane MEBTOUL (Algérie)
Professeur des Universités , Expert international


Les économistes et les politiques , durant cette transition inévitable de la société mondiale, doivent repenser les liens entre l’éthique et le développement. Tel est objet de cette contribution.


La finance islamique, un modèle pour les banques occidentales ?

Le fondement de la crise mondiale actuelle s’explique par le fait qu’il y a suprématie de la sphère financière spéculative sur la sphère réelle, la dominance des profits spéculatifs sur le travail. Or, comme nous l’ont enseigné les fondateurs de la science économique, disons l’économie politique, le travail mû par l’entreprise est le fondement de la richesse des nations. Dans ce contexte, la finance islamique, selon le droit musulman, est fondée sur deux principes : l’interdiction de l’intérêt, (ribâ), et la spéculation (gharar), la rentabilité financière d’un investissement avec les résultats du projet concret associé. La moudaraba permet à un promoteur de mener un projet grâce à des fonds avancés par des apporteurs de capitaux dont la clé de répartition des gains et des pertes est fixée dans le contrat.

Les apporteurs de capitaux supportent entièrement les pertes, les promoteurs ne perdant que le fruit de leur travail. Selon la Banque islamique de développement (BID), c’est une « forme de partenariat où une partie apporte les fonds et l’autre (moudarib) l’expérience et la gestion. Le bénéfice réalisé est partagé entre les deux partenaires sur une base convenue d’avance, mais les pertes en capital sont assumées par le seul bailleur de fonds ».

Ainsi, des banques conventionnelles ont développé des mécanismes juridico-financiers pour contourner l’interdiction du prêt à intérêt (hiyal) et rémunérer l’apporteur de capitaux…

Et si les banquiers, les régulateurs financiers et les investisseurs, malmenés par la crise, regardaient du côté de la finance islamique ? Certes, elle est limitée par rapport aux transactions financières mondiales, la finance islamique moderne étant passé de 700 milliards de dollars en 2007 à environ un encours de 1 000 milliards de dollars, en 2010. En revanche, les banques islamiques semblent avoir bien résisté à la crise, prévoyant une croissance annuelle de plus de 15 % sur les cinq à dix ans à venir.


Quels sont les liens entre l’éthique et la crise mondiale ?

L’économie mondiale traverse une très grave crise qui aura des répercussions sur l’ensemble des pays sans exception, car nous sommes à l’ère de la mondialisation du fait de l’interdépendance des économies et des sociétés, et dans une maison de verre, du fait de la révolution dans le domaine des télécommunications. Aucun pays ne peut y échapper si l’on ne met pas en place de nouveaux mécanismes de régulation supranationaux afin de réhabiliter la sphère réelle, la monnaie étant au service de l’économie et non un instrument pour la dominer. Et ce bien entendu, dans le cadre d’une économie mondiale concurrentielle tenant compte des avantages comparatifs mondiaux, et devant lier l’efficacité économique avec une profonde justice sociale – les économistes parleront d’équité.

Aujourd’hui, nous sommes à l’aube d’une nouvelle transition de la société mondiale, avec de profonds bouleversements géostratégiques, ce qui supposera des ajustements sociaux douloureux et donc une nouvelle régulation sociale afin d‘éviter les exclusions. Le chacun pour soi serait suicidaire et nous ramènerait aux conséquences néfastes des effets de la crise de 1929, avec des conflits désastreux.

Pour cela, les politiques et les économistes doivent réhabiliter un facteur stratégique du développement, la morale. Car il existe des liens inextricables entre un développement durable et la morale – en fait la récompense de l’effort – et une lutte contre la corruption sous ses différentes formes.


La morale et la transition démocratique dans le monde arabe

Revenant d’une rencontre internationale de la première importance qui vient de se tenir à Malte du 24 au 26 décembre 2011, animée par d’importantes personnalités internationales, et dont j’ai été l’un des participants, sur le thème de ce que l’on appelle « le printemps arabe », j’ai pu constater que la majorité des participants des deux rives de la Méditerranée ont mis en relief le fait que la mise en place de nouvelles institutions démocratiques occasionnent, à court terme, un ralentissement économique.

Cela donne l’impression d’une anarchie, selon la propagande des tenants des acteurs de l’ancien système, oubliant que l’impasse systémique de leur politique a favorisé l’anémie de la société. Tandis que l’Islam est une religion de tolérance, il existe un lien dialectique entre les dictatures dans certains pays arabes, l’islamisme radical et le terrorisme, menace planétaire qui se nourrit de la misère et du manque de morale des dirigeants.

Les discours chauvinistes, soi-disant nationalistes de certains dirigeants arabes dénonçant des « complots de l’extérieur », ne portent plus au sein d’une population à majorité jeune, parabolée et ouverte sur le monde. Et il semble bien que les bouleversements actuels dans le monde arabe sont la conséquence du fait que les dictatures et les autoritarismes sont devenus, dans un monde complexe, de très graves menaces à la souveraineté et à l’indépendance de ces pays et, d’une manière générale, à la sécurité mondiale, malgré l’alibi paradoxal, slogan de ces dictatures : « nous sommes les remparts de la lutte contre le terrorisme et demandons à l’Occident de nous aider à garder le pouvoir ». En revanche, à moyen et à long terme, les nouvelles institutions réaliseront la symbiose citoyens/État dans le cadre d’une société plus participative et plus humanisée.

C’est dans ce contexte qu’Il y a lieu de repenser impérativement le fonctionnement du système économique et politique international, et notamment les politiques de complaisance de l’Occident vis-à-vis de ces dictatures qui menacent la sécurité mondiale. Cela implique plus de moralité de la part des dirigeants de l’Occident, car s’il y a des corrompus, il y a des corrupteurs – surtout pour l’octroi de marchés, lorsqu’on sait que, selon le rapport de la Banque mondiale, de 1970 à 2008, 850 milliards de dollars (trois fois la dette), ont été transférés par les dirigeants africains en dehors de leurs pays.

Mais, il ne faut pas être utopique : la démocratisation ne se faisant pas par un coup de baguette magique, cela demandera du temps, comme cela a été le cas en Occident et en certains pays d’Asie et d’Amérique latine. La démocratisation avancera en fonction des rapports de force tant au niveaux internes (conservateurs/réformateurs) qu’international, et en tenant compte des anthropologies socioculturelles. Beaucoup de progrès ont été accomplis à ce jour dans certains pays arabes et d’Afrique, mais beaucoup reste à faire.


Qu’en est-il des liens entre l’éthique
et le développement en Algérie ?

La crise morale, posant la problématique de l’indépendance de la Justice, de la corruption socialisée étant en plein syndrome hollandais, touche avec plus d’intensité la société algérienne, expliquant en grande partie le peu d’écho, tant au niveau national qu’international (l’Algérie pesant de moins en moins au niveau international) des officiels algériens.

Comment ne pas rappeler, pour l’Algérie, les impacts négatifs d’une gouvernance mitigée et l’extension de la sphère informelle, produit de la bureaucratie qui draine plus de 40 % de la masse monétaire en circulation (environ 13,5 milliards de dollars en 2010) où tout se réalise en cash, la fraude fiscale, la corruption qui freinent la mise en œuvre d’affaires saines, en fait le développement de l’Algérie ?

Après que l’Algérie a été rétrogradée sur l’indice du développement humain dans le rapport du PNUD de 2011, Transparency International dans son rapport du 1er décembre 2011, rétrograde à son tour l’Algérie de sept places, la situant à la 112e place (sur 183 pays), avec une note de 2,9, qui témoigne d’une très grande corruption dans les institutions de l’État.

Pour cette institution internationale – je la cite – « ce très mauvais résultat, pour la neuvième année consécutive, est révélateur de l’aggravation de la situation qui prévaut en Algérie en matière de gouvernance ». Cette estimation corrobore le rapport de l’OCDE de 2009/2010 pour la région MENA, où le pouvoir algérien, mû par l’unique dépense monétaire grâce aux recettes élevées du pétrole – et non du travail – apparaît dépenser deux fois plus pour avoir deux fois moins de résultats en référence à des pays similaires.

Concernant le cas spécifique de l’Algérie, le Forum euroméditerranéen des instituts des sciences économiques (Femise), qui vient de publier un nouveau rapport, en novembre 2011, sur le bilan du partenariat euroméditerranéen, considère que « le gouvernement algérien a été incapable de trouver une stratégie à long terme pour l’emploi des jeunes ». Malgré la création des dispositifs – Ansej, Angem et ANEM –, les emplois créés « sont éphémères et sous-payés. Le chômage touche particulièrement les jeunes. Selon les estimations du BIT, 24,3 % des jeunes sont sans emploi. Si l’Algérie n’a pas été touchée par de violentes révoltes populaires, comme ce fut le cas chez ses voisins, elle n’est pas pour autant immunisée contre un risque d’instabilité sociale persistant. L’imposition du crédit documentaire comme seul moyen de paiement dans les transactions du commerce extérieur a contribué à la dévaluation du dinar, en plus d’avoir augmenté le ratio d’endettement extérieur à court terme ».

Le rapport précise également que si la politique monétaire de l’Algérie est relativement prudente, des risques pèsent sur la stabilité du dinar. Il évoque ainsi les poussées inflationnistes et l’instabilité sociale qui pourraient « signifier aux détenteurs de devises de voir l’euro comme une valeur sûre, apparaissant préférable au dinar », ce qui amplifiera la dévaluation du dinar sur le marché parallèle.

Le Femise reprend également les observations du Fonds monétaire international, selon lesquelles « les politiques monétaires et le taux de change devraient plutôt être orientés vers l’absorption de l’excès de liquidités généré par les recettes des hydrocarbures et parer l’inflation émanant des augmentations de salaires ».

Toujours selon le Femise, et malgré l’optimisme des pouvoirs publics alimenté par l’euphorie du cours du pétrole, l’Algérie n’a pas encore trouvé de modèle de croissance susceptible de réduire les inégalités, le chômage et la pauvreté. Ainsi, à la lumière de ce qui se passe dans le monde arabe, l’Algérie a deux choix : faire des efforts pour réformer ses institutions et l’économie vers plus de démocratie et de transparence, ou régresser vers une attitude protectionniste dans un effort pour maintenir le statu quo politique.

Et là… on en revient toujours à la morale, (la vertu du travail ), intimement liée à l’Etat de droit et à la démocratisation de la société, surtout des responsables qui doivent donner l’exemple s’ils veulent mobiliser leur population et éviter l’anémisation de la société, porteuse décadence ; Un phénomène déjà analysé avec minutie par le grand sociologue maghrébin Ibn Khladoun… dès le XIVe siècle !


Pr Abderrahmane MEBTOUL

◊ ◊ ◊

Du même auteur :
- La coopération Algérie-France : pour une prospérité partagée dans le cadre de l’espace euromed

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