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Zeina el Tibi

- « L’Arabofrancophonie est un vecteur important du dialogue des civilisations »

Liban | 10 juillet 2010 | src.leJmed.fr
Beyrouth - Écrivaine et journaliste, Zeina el Tibi [Photo, © DR] , présidente de l’Association des femmes arabes de la presse et de la communication (Paris) et corédactrice en chef du mgazine bilingue Al Ayam (Liban), fut l’un des invités d’honneur au Salon du Livre du Caire, en février dernier. A cette occasion, elle a prononcé une conférence sur le Monde arabe et la Francophonie, mettant brillamment en exergue le concept de « l’Arabofrancophonie ».

Partant de l’Assemblée parlementaire de la Francophonie en 1967, en passant par l’agence de coopération culturelle et technique (ACCT) créée lors de la Conférence de Niamey en 1970, l’Organisation internationale de la francophonie est aujourd’hui un véritable opérateur d’envergure internationale.

Sa dimension politique a été rajoutée au fil du temps, par nécessité d’une part mais surtout par la volonté bien déterminée de donner à cette organisation toute sa place au sein de la communauté internationale. La Francophonie se présente donc comme un ensemble d’une cinquantaine de pays attachés à défendre des valeurs communes et universelles, à promouvoir le respect de la diversité culturelle et à être un acteur de premier rang du dialogue des civilisations.

On pourrait dire, pour reprendre une formule du président Nicolas Sarkozy, qu’elle promeut une politique de civilisation. La Francophonie internationale a veillé à renforcer ses liens avec le monde arabe, notamment par des accords avec la Ligue arabe. En même temps, l’OIF a pris des positions claires et déterminées pour condamner l’attaque israélienne contre le Liban en 2006 ou pendant les bombardements sauvages de la région de Gaza, en janvier 2009. Il faut ici souligner que les liens entre le monde arabe et les valeurs que véhicule la langue française ne datent pas d’aujourd’hui. Le français dans le monde arabe est une réalité. Il existe une relation lien particulière fondée sur l’histoire et entretenu par des choix politiques. Le développement de cette relation recouvre désormais un enjeu essentiel. En effet, ce que l’on peut appeler l’arabofrancophonie est un vecteur important du dialogue des civilisations.


Une relation ancienne consolidée par une politique

La présence de la France dans le monde arabe possède une indéniable épaisseur historique, humaine, culturelle et politique. Les relations franco-arabes remontent à la fin du VIIIe siècle, avec l’alliance conclue entre le roi des Francs, Pépin puis son fils Charlemagne, et le Calife de Bagdad, al Mansour.

Lors des Croisades, les Français découvrirent la richesse de la civilisation arabe et l’avance des savants arabes sur ceux des pays européens. Au Moyen-âge de nombreux étudiants et savants arabes fréquentaient les universités françaises, la Sorbonne à Paris ou l’université de Montpellier.

Avec la création du Collège de France, par le roi François Ier au XVIe siècle, la France fut le premier pays à introduire l’étude de la langue arabe en Europe. Sous les rois Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, les relations entre la France et le monde arabe (Alger, Tunis, Bizerte, Maroc, Bassora, Alexandrie, Moka, Mascate…) étaient très importantes.

C’est donc sur les fondements d’une relation très ancienne que se consolida une politique arabe de la France qui trouva son expression la plus affirmée sous la présidence du général De Gaulle. Expression d’une certaine idée du rôle de la France dans le monde, la politique arabe renouvelée et affirmée avec force par le général De Gaulle a été poursuivie et développée par tous ses successeurs.

Cette politique repose sur des bases fermes et de forts principes. Elle vise à maintenir les grands équilibres géopolitiques et à plaider pour une solution juste et durable des conflits, en particulier la question nationale palestinienne, afin de rendre la région plus stable et favoriser la coopération entre tous les peuples concernés.

Auteur de « La politique arabe de la France » (2007), le professeur Charles Saint-Prot souligne que la politique arabe de la France « est un facteur d’équilibre au Proche-Orient, un atout pour construire enfin une paix juste et durable dans l’intérêt de tous les peuples de la région et de la sécurité de tous les États. En outre, la politique arabe de la France reste l’un des moteurs du rapprochement entre les deux côtés de la Méditerranée et, plus largement entre le monde européen et l’Islam. Elle est l’un des fondements d’un dialogue des civilisations qui est une nécessité vitale pour l’avenir de l’humanité ».

C’est dans ce contexte qu’il faut replacer la présence de la langue française dans le monde arabe. Sept pays arabes sont membres de l’Organisation internationale de la Francophonie : la Mauritanie, le Maroc, la Tunisie, l’Égypte, le Liban, Djibouti et les Comores. L’Algérie n’est pas membre de l’OIF mais le français y est largement pratiqué. La situation est contrastée selon la zone géographique considérée.

Au Maghreb : Le français est bien installé, d’une façon informelle, en Algérie, au Maroc, en Mauritanie et en Tunisie, comme langue étrangère privilégiée. Au Maroc et en Tunisie, pratiquement tous les élèves et étudiants apprennent le français. En Algérie, le français se maintient et progresse même grâce aux chaînes satellitaires francophones malgré des réflexes gouvernementaux traduisant des complexes dépassés à l’égard de l’ancienne puissance coloniale et le manque de professeurs qualifiés dans certaines parties du pays. Le français exerce une attirance particulière en raison des liens historiques et des échanges multiples, notamment humains, entre la France et les pays de cette partie du monde arabe. Comme le note Samir Marzouki : « Au Maghreb l’ancrage francophone est très fort. L’émigration joue un rôle important. Il y a eu tellement de vagues migratoires que toutes les familles du Maghreb ont des parents en France et souvent même, il ne faut pas l’oublier, des parents de nationalité française… Par ailleurs, la France est le principal partenaire économique, à la fois client et fournisseur, c’est ce qui explique que l’anglais n’est pas vraiment concurrentiel. Il y a aussi, au Maghreb, une vraie créativité culturelle en français, notamment pour ce qui est de la littérature francophone… ».

L’impact du tourisme est également très important : les Français sont les premiers clients en matière de tourisme au Maroc et en Tunisie.

Au Machrek, la place du français est très diverse. Il y a d’abord, le Liban et l’Égypte : un point d’appui, le Liban ; un poids lourd : l’Égypte.

Dans ces deux pays la présence de la langue française est fort ancienne. Elle correspond à des choix des gouvernements ou des populations et n’est en aucun cas le résultat de la colonisation. Au Liban : le français était déjà bien implanté avant le mandat, notamment avec l’Université Saint-Joseph liée à celle de Lyon. Malgré la concurrence de l’anglais, le français conserve ses positions. On peut même dire qu’il a progressé en touchant de nouvelles couches de la population où, dans le passé, il était moins présent : par exemple dans les communautés druze et chiite, en grande partie grâce aux Libanais revenus d’Afrique noire francophone.

En Égypte, la présence du français remonte au moins à Mohammed Ali. Elle a d’emblée été prépondérante dans plusieurs secteurs : le droit, l’armée, la culture. Les juristes ont été parmi les meilleurs propagateurs de la francophonie dans le reste du monde arabe, car le droit égyptien qui s’est parfois inspiré du droit français a rayonné dans de nombreux pays arabes : dans le Golfe (Bahreïn, Irak…).

Aujourd’hui, le français est la deuxième langue vivante choisie par la très grande majorité des jeunes Égyptiens. Il est également choisi comme première langue vivante dans les lycées bilingues et certains établissements de premier ordre. L’enseignement élémentaire et secondaire en français est très recherché pour l’ouverture et l’exigence intellectuelles qui lui sont associées ; il est perçu comme contribuant de manière très efficace à la formation des élites.

Dans le reste du Machrek la présence du français est moindre. Alors que le Maghreb « hiérarchiserait plutôt les langues dans l’ordre arabe-français-anglais, le Machrek les hiérarchise dans l’ordre arabe-anglais-français ». En tout cas, au Machrek nous sommes carrément dans une option de troisième langue, dans un cadre trilinguiste. Il est vrai que la présence du français est souvent plus récente. Liée à la politique arabe de la France et/ou à la volonté de diversification linguistique, elle répond donc le plus souvent à une certaine vision stratégique.

Un exemple éclatant, le français qui avait commencé à bien s’implanter en Irak à l’époque du président Saddam Hussein – qui avait une politique d’indépendance face aux superpuissances hégémoniques – est en recul dans ce pays depuis l’invasion étasunienne qui a dévasté ce malheureux pays et, accessoirement, permis d’évincer la présence française, qui était importante. Donc, à l’exception de l’Irak, où d’ailleurs plus rien ne fonctionne correctement, on constate un regain de la demande de français dans la partie du monde arabe non « francophone », en particulier en Palestine, en Jordanie où les autorités ont introduit le français aux épreuves du baccalauréat littéraire et soutiennent une orientation de développement systématique du trilinguisme (arabe, anglais, français), et dans les pays du Golfe arabe.

Dans cette région du monde arabe, des États sont particulièrement intéressés par le français : les Émirats arabes unis où a été créée l’Université francophone Sorbonne d’Abou Dhabi, en Arabie Saoudite et au Bahreïn. La langue française est souvent considérée comme langue de modernité et d’ouverture, d’accès aux savoirs et aux échanges. Le français peut également gagner des positions en se présentant comme de contrepoids et de diversité face à une hégémonie de l’anglo-américain qui est de plus en plus perçu comme une menace pour la langue et la culture arabes. Le meilleur moyen d’éviter la puissance unique, la pensée unique, c’est d’éviter la langue unique.

C’est pourquoi, les pays du Golfe arabe qui sont soumis à une très forte pression des États-Unis ont intérêt à prendre de l’air et à s’ouvrir à d’autres langues. La Francophonie gagnerait également à mettre davantage en relief les opportunités offertes (médecine, droit, science, diplomatie, enseignement militaire…) par la connaissance du français qui ne doit pas être réduit à son prestige culturel. L’intérêt porté par des pays comme l’Arabie saoudite à envoyer plus de jeunes gens de haut niveau étudier en France devrait conduire à renforcer l’enseignement du français dans les lycées.


L’enjeu de l’Arabofrancophonie

La relation particulière entre le français et le monde arabe est telle que l’on a pu parler d’Arabofrancophonie…

À l’occasion du Sommet de la Francophonie à Beyrouth, en octobre 2002, une sorte d’alliance entre l’arabe et le français a été promue autour de ce concept. Le mot Arabofrancophonie reflète une situation qui, dépassant la simple coexistence, implique un dialogue entre deux cultures : le monde arabe et le monde francophone. Plus encore, on peut considérer que l’Arabofrancophonie traduit la conjonction des intérêts des deux ensembles, le francophone et l’arabe, à maintenir des zones linguistiques et culturelles échappant à l’emprise excessive de l’anglo-américain qui est un aspect important de l’hégémonisme états-unien.

C’est ce qu’affirme Boutros Boutros-Ghali : « Les États-Unis sont aujourd’hui la nouvelle superpuissance dominante, mais le monde arabe souhaiterait diminuer cette influence politique. C’est pourquoi il fait appel au renforcement des liens avec la Francophonie. Dans le domaine culturel, les pays francophones et arabophones ne pourront résister qu’en s’associant ».

La défense de la diversité des langues se confond donc avec celle de la diversité des cultures, et par conséquent de la diversité des identités et du respect des libertés des nations et des peuples. Tout est lié. L’enjeu étant essentiellement politique. Or, très précisément, l’objectif de la Francophonie est de promouvoir une vision du monde à la fois plus équilibrée et plus apaisée, ce qui passe naturellement par la construction du dialogue des civilisations.

L’objectif affiché de la francophonie est de sauvegarder les diversités culturelles. Elle a la volonté d’entraîner les autres grands groupes linguistiques et de civilisations pour défendre les langues et les cultures, et surtout pour créer un dialogue. Pour des raisons évidentes qui tiennent à l’Histoire, à la géographie et aux échanges de toute sorte, la Francophonie et le monde arabe se rejoignent, se côtoient, se complètent.

Nous savons que l’un des plus grands défis que doit relever le monde contemporain consiste à écarter le cauchemar du choc des civilisations qui serait une régression de l’humanité. Le projet francophone vise à proposer une solution aux risques de dérives et de confrontations. Il a pour objectif ultime de promouvoir concrètement le dialogue des civilisations et, sur ce point, le rapprochement entre Francophonie et Arabophonie constitue l’un des rares exemples de dialogue des civilisations. Plus encore, il est légitime de considérer que la francophonie dans le monde arabe est un point d’entrée vers la francophonie dans le monde islamique. Il faut ici souligner le nombre important des pays musulmans membres de la francophonie. En termes de population, plus de 50 % des francophones sont musulmans.

Outre les pays arabes – Maghreb, Égypte, Liban, Djibouti, les Comores, sans compter l’Algérie – une douzaine de pays d’Afrique noire sont membres à la fois de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI) et de l’Organisation internationale de la Francophonie. C’est-à-dire que les pays francophones sont plus d’une vingtaine sur les cinquante-sept que compte l’OCI.

Le français est l’une des langues officielles des grandes organisations islamiques : l’Organisation de la conférence islamique (OVI) dont l’article 38 de la Charte dispose que « les langues de l’Organisation sont l’arabe, l’anglais et le français », l’Organisation islamique internationale pour l’Éducation, les Sciences et la Culture (ISESCO), la Banque islamique pour le développement.

Dans toutes ces grandes organisations, les francophones sont nombreux et actifs. Cette situation crée sans aucun doute des rapprochements propices et constitue le socle d’un vrai et fécond dialogue des civilisations dont la Francophonie et l’Arabophonie peuvent – et doivent être – les moteurs. Et parmi ses moteurs, il doit exister des super-moteurs qui donnent l’impulsion générale et entraînent les autres pays dans ce grand projet de civilisation. C’est sans aucun doute, l’une des missions d’un grand pays comme l’Égypte, héritier d’une immense civilisation, l’un des phares du monde arabo-musulman, le point de rencontre naturel entre les civilisations de la Méditerranée, la nation arabe, la communauté islamique, la Francophonie et l’Afrique.

Zeina el Tibi


Écrivaine et journaliste Issue de l’une des plus anciennes familles de la presse libanaise, Zeina el Tibi, est présidente de l’Association des femmes arabes de la presse et de la communication (Paris) et corédactrice en chef du magazine bilingue Al Ayam (Liban).

Elle préside également l’Observatoire d’études géopolitiques à Paris et codirige la collection Études Géopolitiques.

Son grand-père Chaker Tibi avait fondé à Beyrouth, après la Première Guerre mondiale, le journal Ikha (la Fraternité). Son oncle Afif et son père Wafic Tibi ont créé, après la Seconde Guerre mondiale, le quotidien arabe Al Yom. La famille Tibi est toujours propriétaire du quotidien al Yom et du magazine al Ayam.

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