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Dr Tony Ghorayeb –

Vie et mort de L’État moderne dans un « XXIe siècle qui sera religieux ou ne sera pas » ?

Tous pays UPM | 18 juin 2011 | src.LeJMED.fr
Beyrouth -

Doyen et co-Président du Conseil international de la Harris School for Public Policy de l’Université de Chicago, le Dr Tony Ghorayeb, libanais, esquisse dans cette Tribune Libre une large fresque de l’Histoire du XXe siècle, perçue sous le prisme de la déliquescence de “l’État moderne”, tandis que d’autres États se sont créés, sur des bases ethniques et religieuses. Et si… Malraux avait raison, lui qui écrivit “le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas” ?

Photo ci-dessus : le Dr Ghorayeb, lors de sa visite à Paris, en sa qualité de membre de la Chambre de commerce internationale du Liban (ICC) à l’occasion de la signature de la convention de la création du FARO de Beyrouth, à Paris le vendredi 20 mai 2011. © Alfred Mignot - juin 2011


Tribune Libre

Titre original

Vie et mort de L’Etat moderne


par le Dr Tony GHORAYEB
Co-Chairman Dean International Council
Harris School for Public Policy – The University of Chicago


Des arrangements et des répercussions ont marqué la fin de la première guerre mondiale. Le principe de l’autodétermination des peuples, l’accès à l’indépendance des états de l’Europe Centrale, à la suite du démantèlement de l’empire austro-hongrois, la création de nouvelles entités étatiques au Moyen-Orient après la chute de l’Empire ottoman, ont marqué le commencement d’une époque qui a vu la création et la formation de « l’État moderne », nation et entité qui ont prévalu dans sa structure et son essence jusqu’à la fin du XXe siècle. Ces États qui ont été crées en Europe Centrale et Orientale et au Moyen-Orient ont été hétérogènes du point de vue racial et religieux. De plus, certains ont porté des germes déstabilisateurs comme nous allons le démontrer par la suite.

Tout d’abord, le tracé des nouvelles frontières correspondait à un double objectif. D’une part, les vainqueurs voulaient récompenser les notables qui s’étaient ralliés à eux durant la guerre, et d’autre part ils visaient affaiblir à long terme les empires centraux et les empêcher ainsi de se recréer et de constituer une menace pour le nouvel ordre mondial défini à Versailles en 1919. Mais, ce ne fut qu’une illusion comme le montrera plus tard l’avènement du « nazisme » et du « fascisme » en Europe au début des années 1930. C’est ainsi que le nouvel ordre mondial fondé sur le principe du Droit des peuples à disposer librement d’eux-mêmes et la création de la Société des Nations (S.D.N) pour arbitrer et éviter les conflits, n’ont pas réussi à écarter les menaces de la deuxième Guerre Mondiale. Quelles en sont les raisons ?


Les raisons de L’échec du « nouvel ordre mondial » du XXe siècle

L’expansion germanique et la belligérance qui l’a accompagné avaient pour but d’unir la race allemande en une seule nation partant de l’Alsace-Lorraine jusqu’à l’Oder-Niess. Le IIIe Reich allemand voulait non seulement dominer l’Europe et le monde, mais il voulait le faire à partir d’une nation homogène du point de vue racial, culturel et religieux. D’ailleurs la majorité « d’origine allemande », vivant dans les pays pluricommunautaires de l’époque était pour le Grand Etat Allemand. Le réflexe « racial » l’emporta ainsi sur les considérations nationales au nom de l’identité culturelle.

La Deuxième guerre mondiale commença par le démantèlement des pays de l’Europe Centrale et Orientale au nom de l’homogénéité raciale, une tendance à ne pas perdre de vue mais qui a été négligée au moment de la décolonisation et dont les conséquences continuent à marquer de leurs empreintes le cours des évènements politiques avec leurs cortèges de malheurs, de destructions et de sang.

À la suite de la victoire des Alliés, la division de l’Europe s’est faite sur des bases idéologiques comme l’a si bien décrit Churchill dans son discours à Bâle : « Un rideau de fer s’est abattu sur l’Europe de l’Oural au Danube ». C’est la facture payée par les Alliés à Staline, le dictateur soviétique les ayant rejoints après l’invasion allemande de son pays.

La fin de cette même guerre a déclenché également le grand mouvement de décolonisation qui a vu naître de nouveaux États indépendants dont les frontières n’ont pas toujours respecté les spécificités des peuples qui les habitent et le désir de ces peuples-communautés de vivre ensemble sur un même territoire.

En 1947 éclate la guerre de Palestine et je me contente dans le cadre de cette réflexion de constater que la Palestine naturelle et historique héritée de l’Empire ottoman et du mandat britannique a été divisée en deux entités, deux peuples, deux cultures et en quelque sorte deux religions. La coexistence multicommunautaire s’est avérée impossible.

D’ailleurs ce partage construit sur une injustice humaine d’une très grande dimension n’a pas fini de produire ses effets néfastes au Moyen-Orient jusqu’à nos jours. La création de l’État d’Israël est le premier coup mortel porté à l’idée de l’État composé.

Il serait fastidieux de s’étendre sur les conséquences politiques au niveau des Etats arabes et de leur peuple sur cette situation. Israël a été crée pour justifier la dictature, l’oppression, le clientélisme et la corruption. La société civile arabe, loin de s’affranchir, s’est vue démunie de ses droits les plus élémentaires. Devant cette injustice, les masses arabes ont réagi en s’opposant à leurs régimes perçus comme dépendant de l’étranger, d’où des réactions violentes qui ont sombré dans le fanatisme et l’extrémisme.


Religion et ethnie à la base de la création de nouveaux États

La seconde moitié du XXe siècle, préoccupée par des problèmes de reconstruction et de décolonisation mais aussi de guerre froide, a vu émerger de nouveaux États. L’Inde et le Pakistan n’ont-ils pas été crées sur une base religieuse ?

Malheureusement, l’accès à l’indépendance et à la personnalité internationale qui étaient supposés aider ces peuples à former une classe de dirigeants politiques et à acquérir une identité nationale, a eu des effets négatifs. En effet, au lieu de dépasser les divisions ethniques, culturelles, linguistiques et religieuses, ce fut une succession d’émeutes révolutionnaires, des coups d’Etat et de suppression des libertés fondamentales. C’est ce qu’on appelle un nivellement des structures sociales par le bas, à travers des dictatures peu éclairées.

Ces régimes politiques, loin de consolider les bases politiques économiques et sociales de l’état naissant, ont contribué du moins, pour certains, à saper ses fondements. Les sociétés multiculturelles, du fait même de leur composition, se sont montrées, hélas, les plus fragiles et les plus vulnérables. L’oppression, l’ignorance, le fanatisme, la métaphysique et le sectarisme ont fini par prévaloir. Et c’est ainsi que nous avons assisté depuis la chute et l’éclatement de l’Union soviétique à l’émergence successive de républiques plus ou moins homogènes du point de vue ethnique (race, religion, etc…). D’ailleurs le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan à propos du Nagorny-Karabach est significatif à cet égard, vu l’importance des sensibilités religieuses. Et ainsi de suite à l’intérieur de la Russie, la Tchétchénie, Daghestan etc…

Pour ce qui est de l’Europe Orientale, elle a été touchée aussi par ce fait « unitaire », mais à des niveaux et à des degrés différents. La Tchécoslovaquie, née des décombres de l’Empire austro-hongrois, après la première guerre mondiale a fini aussi par se scinder en deux états : Tchéquie et Slovaquie.

Toutefois, ce partage s’est fait du moins pacifiquement. Quant à la Yougoslavie, elle a dû souffrir par contre, une guerre civile d’une grande amplitude. Ce pays s’est vu éclater en morceaux basés sur les différences religieuses et ethniques : la Serbie, le Kosovo, la Croatie.

L’Europe Occidentale connaît aujourd’hui les mêmes perturbations. L’Écosse ne demande-t-elle pas une autonomie par rapport à l’Angleterre ? Les Wallons et les Flamands en Belgique se seraient séparés il y a bien longtemps, n’eût été l’effet européen et un certain degré de civilisation. D’ailleurs cet exemple belge, dans le contexte d’un grand ensemble supranational et supra communautaire, devrait porter à réfléchir sur des solutions de rassemblement dans le cadre des spécificités des uns et des autres.

Le Moyen-Orient n’a pas échappé à cette mouvance du golfe-persique jusqu’au Soudan. La révolution iranienne ne s’est-elle pas basée sur l’Islam pour établir son autorité et étendre son influence ? Le Soudan ne s’est-il pas divisé en un Nord musulman et un Sud chrétien ? Un autre exemple tragique de lutte ethnique s’est déroulé en Afrique, au Rwanda, où elle a opposé les « Tutsi » et les « Hutus » et a coûté à ce pays au moins 800 000 victimes.

L’Arabie Saoudite détentrice des Lieux Saints de l’Islam n’est-elle pas restrictive du libre exercice aux autres religions ? L’Irak, suite à l’intervention armée américaine sur son territoire, n’est-il pas devenu un théâtre où se jouent des conflits sanglants entre Kurdes, Chiites et Sunnites ? Les alliances des groupements politiques irakiens se font et se défont en fonction des appartenances religieuses et ethniques et des intérêts qui correspondent à la place et au rôle des groupes qui les représentent au gouvernement.

Le Liban, un Etat supra-commuautaire… très divisé

Le Liban auquel j’appartiens par ma naissance, est à l’opposé d’Israël et d’autres pays… Il apparaît comme le meilleur exemple où l’Etat supra-communautaire a organisé la vie politique sur les bases d’un équilibre national, garantissant ainsi le droit à toutes ses composantes. Hélas ! Cette convention ne cesse d’être agressée depuis 1975, date du début d’une guerre civile à plusieurs paliers. Les Libanais ont essayé de lui donner plusieurs explications et autant de justifications. Au départ, elle est confessionnelle et trouve ses origines dans deux conceptions différentes de la « Nation » Liban. Je me contente à travers ces lignes d’évoquer un problème sociopolitique, je ne cherche ni à blâmer ni à expliquer, je voudrais seulement constater sans vouloir ouvrir des plaies.

Le Liban est divisé à un point tel que ses dirigeants n’arrivent pas à traiter ses problèmes internes tant leurs préoccupations régionales et internationales sont grandes. Le Liban subit le contre-courant de tous les conflits qu’Israël a importés dans cette partie du monde.

Le XXIe siècle, a écrit jadis Malraux, sera religieux ou ne sera pas. Il a l’air de l’être, s’il ne l’est pas déjà. Il ne faudra pas nier les États à caractère religieux : le Vatican, Israël, l’Iran, l’Arabie Saoudite. La carte géopolitique du monde change avec toutes les conséquences que cela implique, et surtout au Moyen-Orient. Les derniers événements ne sont encore que les premiers des transformations à venir.


Dr Tony GHORAYEB
Co-Chairman Dean International Council
Harris School for Public Policy – The University of Chicago

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