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Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS :

Vers une normalisation des relations
entre la Turquie et l’Arménie

Turquie | 18 septembre 2009 | src.IRIS
Ankara - Le 31 août la Turquie et l’Arménie ont signé deux protocoles, diplomatique et de coopération. Un processus de « pacification » dont la ratification parlementaire est attendue dès octobre.

Le 31 août la Turquie et l’Arménie ont signé deux protocoles visant à l’établissement de relations diplomatiques, à la reconnaissance et à l’ouverture de leurs frontières, à la mise en route d’une série de domaines de coopérations bilatérales (infrastructures énergétiques, tourisme, transports, coopération économique, éducation, environnement, mécanismes de consultations ministérielles…) et enfin à l’examen de leur douloureux passé.

Dans un délai de six semaines les deux pays vont respectivement procéder à la ratification parlementaire des protocoles qui détailleront les modalités précises de ces avancées majeures. Le ministre des Affaires étrangères turc a indiqué qu’alors, dans un délai de deux mois, les frontières pourraient être ouvertes, c’est-à-dire au mois de décembre ou janvier prochain.

Ainsi le lourd contentieux qui existe entre la Turquie et l’Arménie semble connaître des évolutions positives qui aboutiront, peut être, à une normalisation des rapports entre les deux Etats. Nous savons que le différend qui les oppose relève de deux types d’explications.

L’évocation du génocide de 1915 n’est plus taboue en Turquie

Le premier niveau d’analyse est d’ordre historique et concerne les massacres dont ont été victimes les Arméniens de l’Empire ottoman en 1915. Les Arméniens considèrent qu’il y eut 1 500 000 morts alors que les Turcs avancent pour leur part le chiffre de 300 000.

La différence est de taille, mais l’essentiel ne se situe pas dans cette macabre comptabilité, et on ne saurait nier que l’Empire ottoman a perpétré durant la Première Guerre mondiale des déportations et un massacre de masse dans la population arménienne d’Anatolie. Depuis des années, les Arméniens, notamment la diaspora particulièrement active en ce domaine, exigent que les Turcs reconnaissent la qualification de « génocide » à propos de ces massacres. La Turquie s’y refuse catégoriquement et le terme de « génocide » a même été tabou durant plusieurs décennies dans le pays.

Nous pouvons toutefois constater les évolutions rapides qui se produisent au sein de la société civile turque depuis plusieurs années. En effet, la question des massacres de 1915 n’est désormais plus une question taboue.

Des livres, des conférences, des colloques, des émissions dans les médias traitent régulièrement de cette question. Au mois de janvier 2007 lorsque le journaliste turco-arménien Hrant Dink a été assassiné, par des tueurs probablement commandités par l’extrême droite nationaliste, des dizaines de milliers de citoyens turcs ont manifesté aux cris de « Nous sommes tous des Arméniens » ! Phénomène extraordinaire et absolument inenvisageable quelques années auparavant.

Plus récemment, quatre intellectuels turcs de renom ont initié une pétition demandant pardon pour la Grande catastrophe subie par les Arméniens en 1915 et exprimant leur solidarité avec la souffrance ressentie par ce qu’ils appellent leurs frères arméniens. Cette pétition a recueilli 30 000 signatures en quelques semaines. Incontestablement ces éléments prouvent que les blocages sont en train de tomber en Turquie à propos de ce douloureux et nécessaire travail de mémoire.

Les Arméniens doivent désormais se demander, notamment dans la diaspora, si la mémoire des victimes tient plus à la qualification juridique des massacres de 1915 qu’à la connaissance que peuvent en fournir les historiens et surtout à la main que leur tendent les dizaines de milliers de manifestants et de pétitionnaires turcs.

Une question de géopolitique régionale

Le deuxième niveau de l’analyse concerne les relations politiques d’État à État entre les républiques turque et arménienne. Il faut tout d’abord rappeler qu’à la suite du conflit qui a opposé l’Arménie à l’Azerbaïdjan à propos de l’enclave du Haut Karabakh – territoire qui appartient à l’Azerbaïdjan mais qui est majoritairement peuplé d’Arméniens – entre 1988 et 1994, Bakou a perdu le contrôle de cette enclave, désormais illégalement administrée par les Arméniens, ainsi d’ailleurs que d’autres régions azerbaïdjanaises.

Pour marquer sa solidarité avec les Azerbaïdjanais turcophones la Turquie a rompu ses relations diplomatiques avec l’Arménie en 1993 et la frontière entre les deux pays est fermée depuis lors. Le statut de l’enclave est peu à peu devenue un nœud impossible à dénouer : Bakou défendant le principe de l’intégrité territoriale, Erevan le droit à l’autodétermination.

La situation apparemment inextricable commence toutefois à se débloquer depuis plusieurs mois. Au mois de septembre 2008 le président turc, Abdullah Gül, était convié à assister à un match de football à Erevan entre les deux équipes nationales.

En acceptant cette invitation historique un obstacle psychologique était incontestablement rompu. Depuis, la « diplomatie du ballon rond » a fructifié et les contacts se sont multipliés entre délégations turque et arménienne par l’intermédiaire de diplomates suisses. L’élection de Serge Sarkissian, favorable à une décrispation des relations avec la Turquie, à la présidence de la République arménienne en 2008 a favorisé le rapprochement. Le président Obama en visite officielle à Ankara au début du mois d’avril a vivement encouragé ce réchauffement entre les deux pays. Enfin, Moscou, dont on sait la grande influence dans le Caucase du Sud et notamment sur l’Arménie, est aussi favorable à une normalisation entre la Turquie et l’Arménie.

C’est dans ce contexte qu’une feuille de route a été signée le 22 avril dernier, contresignée par les parties turque et arménienne. Si le contenu précis n’a pas été rendu public, on en possédait néanmoins les grandes lignes traçant la perspective de la réactivation des relations diplomatiques et de l’ouverture rapide de la frontière.

L’Arménie reconnaîtrait en outre le Traité de Kars signé en 1921 entre la Turquie et l’URSS, ce qui donnerait à la Turquie la garantie qu’Erevan ne formulera aucune revendication territoriale à son encontre. Toutefois les mois qui suivirent ne virent aucune initiative concrète. A la fois à cause des oppositions nationalistes internes à chacun des pays qui ne manquèrent pas de se manifester, mais aussi à cause des marques de défiance de l’Azerbaïdjan craignant de voir ses intérêts lésés dans un processus de rapprochement turco-arménien sur lequel elle ne pourrait peser.

Malgré ces obstacles, les décisions du 31 août indiquent qu’il existe une forte volonté à Ankara et à Erevan pour se projeter vers l’avenir. Nous savons qu’en Turquie comme en Arménie les forces nationalistes qui se refusent à tout rapprochement devront être politiquement battus. Il faudra aussi régler enfin la question du Haut-Karabakh, et les Azerbaïdjanais ne devront pas faire les frais du rapprochement entre les deux pays. Il n’empêche, nous sommes dans une conjoncture qui n’a jamais été aussi favorable pour que le travail de mémoire puisse se réaliser et pour que les deux États voisins, que d’innombrables liens historiques et culturels unissent, se réconcilient.

Les nombreuses réactions internationales positives, dont celle de la France, des Etats-Unis, de l’UE, de l’OSCE, qui se sont succédées depuis la signature des protocoles sont aussi indicateurs de l’intérêt d’une telle avancée pour la stabilité au Caucase. Les protocoles doivent être ratifiés dans un délai de six semaines, c’est-à-dire juste avant le 14 octobre, date du match de football retour auquel le président arménien devrait assister à Bursa.

Didier Billion
Directeur adjoint de l’IRIS
Paris, le 3 septembre 2009

Source : IRIS - Institut de relations internationales et stratégiques, Paris

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