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Pr Jean Marcou : « L’expérience turque de transition politique, un modèle pour l’Égypte post-Moubarak ? »

Egypte | 12 février 2011 | src.OVIPOT
Istanbul -

Avec la chute de Moubarak, l’idée que la Turquie serait un « modèle » pour l’aggiornamento démocratique en Égypte est fréquemment évoquée par les commentateurs. Et d’autant plus que l’image de la Turquie est désormais plutôt positive dans le monde arabo-musulman… Spécialiste de la Turquie, le Pr Jean Marcou nous livre ici son analyse de « ce que nous apprend l’expérience turque » dans la perspective des évolutions à venir en Égypte.

Photo ci-dessus : le Professeur Jean Marcou. © Capture d’une vidéo de Le Cavalier bleu


Titre original

L’expérience turque de transition politique
peut-elle servir de modèle à l’Égypte de l’après-Moubarak ?


par le Professeur Jean MARCOU
Professeur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble
Chercheur associé à l’Institut Français d’Études Anatoliennes (IFEA)
Co-directeur de l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT)


Alors que l’Égypte célèbre le départ d’Hosni Moubarak et que l’on s’interroge sur ce que sera le nouveau gouvernement de ce pays, un débat autour du « modèle » turc de démocratisation ne cesse de s’intensifier. Le 1er février dernier, rompant le silence qu’il avait observé pendant les premiers développements de la Révolution égyptienne, Recep Tayyip Erdoğan a non seulement apporté son soutien aux revendications des manifestants, mais également estimé que l’expérience turque pouvait servir de « modèle » aux mouvements en cours dans le monde arabe ; une opinion surprenante, car jusqu’alors les dirigeants de l’AKP s’étaient bien gardés de se poser en exemple, en dépit du capital de sympathie qu’ils ont récemment accumulé dans le monde arabe. Confirmant cette position, le lendemain, alors qu’il se trouvait en visite officielle en Kirghizie, le premier ministre turc, quelques jours plus tard, l’a néanmoins tempérée, en affirmant qu’il n’avait pas non plus l’intention de s’immiscer dans les affaires intérieures des pays arabes.

Toutefois, ces prises de position officielles ont amplifié une mise en exergue du « modèle » turc, qui avait déjà commencé à défrayer la chronique, depuis plusieurs semaines, notamment en Turquie. Elles sont intervenues de surcroît au moment même où le think tank turc TESEV publiait les résultats d’une enquête accréditant l’idée que l’expérience turque pouvait servir d’exemple.

Selon un sondage, "la Turquie est l’exemple réussi
d’un mariage de l’islam avec la démocratie"

Selon les auteurs de cette étude, menée entre le 25 août et le 27 septembre dernier, auprès de 2 267 personnes dans sept pays arabes (l’Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et les territoires palestiniens), ainsi qu’en Iran, 66 % des personnes interrogées ont estimé que la Turquie était l’exemple réussi d’un mariage de l’islam avec la démocratie, et qu’elle pouvait servir d’exemple aux pays du Moyen-Orient. On observe, en outre, que les personnes sondées sont d’accord, à plus de 70 %, pour dire que le rôle de la Turquie au Moyen-Orient s’est récemment accentué, et pour souhaiter que ce pays joue un rôle plus important dans la région, en particulier pour qu’il assume la médiation du conflit israélo-palestinien.

Ce sont sa culture musulmane, son économie, son gouvernement démocratique, et son soutien aux Palestiniens et aux musulmans, qui poussent les personnes consultées à y voir « un modèle ». En revanche, son système laïque, sa pratique religieuse moins assidue qu’ailleurs, et ses liens avec les pays occidentaux, qui apparaissaient antérieurement comme les caractères souvent vantés de la Turquie au sein du monde musulman, sont ressentis désormais comme des facteurs qui tendent à disqualifier le « modèle » turc.

Les auteurs de cette enquête font aussi remarquer que la Turquie a gagné un degré important de sympathie chez ses voisins arabo-musulmans, alors même qu’on a longtemps vécu sur l’idée reçue que Turcs et Arabes ne s’appréciaient pas beaucoup. Sans remonter à la révolte arabe contre l’Empire ottoman en 1916, ces auteurs rappellent notamment qu’en 2002, un sondage, conduit par une importante entreprise américaine, montrait que la Turquie était alors l’un des pays les plus mal-aimés du Moyen-Orient. Ils attribuent le retournement d’opinion qu’indique leur enquête aux changements qu’a connus la politique étrangère turque sous l’impulsion de l’AKP, et notamment à l’attention marquée qu’a manifestée la Turquie à l’égard de ses voisins arabes au cours des dernières années, mais ils insistent également sur la capacité nouvelle de celle-ci à se conduire en véritable « soft power » au Moyen-Orient, citant notamment l’intensification des politiques de coopération de la diplomatie turque, et également la croissance de l’influence culturelle de ce pays (succès remporté notamment par les feuilletons télévisés turcs dans l’ensemble du monde arabe).

Une expérience à méditer

Les raisons de cette « turcomania » doivent être néanmoins accueillies avec discernement, car elles témoignent probablement plus de la bonne image acquise par la Turquie au Moyen-Orient du fait de sa nouvelle politique étrangère et de l’attitude adoptée à l’égard d’Israël, que véritablement d’une capacité à être un « modèle » de démocratisation pour les pays de la région. La démocratie et l’État de droit restent d’ailleurs à parfaire en Turquie. En dépit des réformes et des mutations politiques profondes accomplies ces dernières années, l’impasse à laquelle ont abouti ces derniers mois les projets de règlement politique de la question kurde, les blocages qui affectent actuellement le procès des assassins du journaliste Hrant Dink, ou les difficultés que rencontre la tentative de levée de certains tabous de l’histoire turque, anciens (génocide arménien) ou beaucoup plus récents (sale guerre contre les rebelles kurdes dans les années 1990), devraient inciter les promoteurs officiels du « modèle turc » à rester modestes.

Toutefois, il est vrai la transition qui est en train de conduire la Turquie vers un système débarrassé d’une emprise militaire pesante après avoir « digéré » l’islam politique, est une expérience sans doute à méditer, à condition qu’en évitant de faire des rapprochements un peu hâtifs pour essayer de trouver des solutions toutes faites, on se donne la peine de saisir ce qui fait la spécificité du processus politique en cours.

La spécificité du processus politique turc

En ce qui concerne tout d’abord la démilitarisation, il faut rappeler que l’influence de l’armée telle qu’on l’a connue dans le système politique turc, après le premier coup d’État de 1960, ne constitue pas la poursuite d’une tendance naturelle remontant à la révolution jeune turque et à la fondation de la République par Mustafa Kemal.

À l’époque kémaliste, l’armée, en tant que telle, a été relativement peu impliquée et influente dans le processus de décision politique. En réalité, c’est surtout lorsque, dans les années 1950, un gouvernement civil, élu démocratiquement, a commencé à contester la place dominante et les privilèges des élites kémalistes (dont faisaient partie les militaires), que l’armée a commencé à s’ingérer dans le fonctionnement d’un régime politique qui était alors en cours de démocratisation et à essayer d’en prendre le contrôle.

Après deux coups d’Etat (1960, 1971), le régime de la Constitution de 1982, issu d’un troisième putsch, celui de 1980, a permis la consécration de ce système parlementaire pluraliste militarisé, faisant de l’armée son acteur politique majeur. Jusqu’aux années 2000, cet acteur est parvenu à assurer la pérennité de son système sans avoir à sortir de ses casernes, en se contentant de maintenir des équilibres politiques propres à garantir ses intérêts, et à éloigner du pouvoir et à réprimer des forces politiques qu’il rejetait (islamistes, partis politiques kurdes notamment…)

La remise en cause de ce régime constitutionnel militarisé a découlé de l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP, une force politique issue de la mouvance islamiste turque, mais qui ne se revendique plus de l’islamisme. Le succès de cet acteur clé du changement provient du fait que, tout en ayant réussi à conserver l’essentiel de l’électorat islamiste, il a réussi à capter à son profit l’influence dont disposaient les partis de centre droit conservateurs qui avaient tenu, depuis les années 1950, une place centrale dans le gouvernement de la Turquie, tout en obtenant le soutien d’intellectuels et d’acteurs politiques variés qui, exaspérés par l’immobilisme du système militarisé, aspiraient à sortir de l’alternative infernale « armée ou islamistes ».

Lorsqu’on en vient ainsi à s’interroger sur les raisons qui expliquent que les islamistes turcs soient parvenus à devenir le vecteur du déblocage du système, moins que les facteurs idéologiques et religieux, il faut probablement privilégier la prise en compte de leur aptitude à s’insérer dans un système parlementaire organisant régulièrement, en dépit des coups d’État militaires, la tenue d’élections non truquées, et laissant place à une vie politique active au niveau national et au niveau local. Les islamistes turcs ont sans doute commencé à être changés par le système avant de contribuer à le changer.

Ce que nous apprend l’expérience turque

Ce que nous apprend donc surtout l’expérience turque, c’est que dans un système de démocratie contrôlée, l’armée, sous la pression d’un rapport de force légitimé par un processus électoral sincère, peut accepter d’abandonner sa position dominante pour se soumettre progressivement à l’autorité d’un gouvernement civil, et que parallèlement un parti islamiste, considéré comme le péril principal pour ce système, peut en devenir le gestionnaire, tout en s’employant à le transformer, et notamment à lui faire respecter les principes dont il se réclamait sans parvenir à les satisfaire pleinement (la démocratie, l’État de droit).

Mais il faut voir que l’expérience, dont nous parlons, n’est pas encore achevée, et qu’elle est aussi le résultat des mutations profondes qui ont été celles de la société et de l’économie turques au cours des trois dernières décennies (développement d’une classe moyenne et d’une société civile en particulier). Dès lors, si la transition turque n’est pas sans intérêt pour les Égyptiens qui célèbrent actuellement le départ d’Hosni Moubarak et les perspectives que cela ouvre enfin à un pays épuisé par trente ans d’une autocratie qui paraissait immuable, il est certain qu’ils devront aussi inventer leur propre transition vers un régime que l’on espère le plus démocratique possible.

Professeur Jean MARCOU
Professeur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble
Chercheur associé à l’Institut Français d’Etudes Anatoliennes (IFEA)
Co-directeur de l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT)

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