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Philippe de Fontaine-Vive

- Ph. de Fontaine-Vive, VP de la BEI : « Vers une banque de la Méditerranée ? »

27 juillet 2008 |
Paris, le 14 octobre 2007 - © Alfred Mignot - Voxlatina.com et Challenge Hebdo Maroc - Vice-Président de la Banque européenne d’investissement en charge de la Femip (Facilité euro-méditerranéenne d’investissement et de partenariat), Philippe de Fontaine Vive fait le point sur les nouveaux outils financiers mis à disposition des pays du Sud méditerranéen, notamment pour y faciliter le développement du secteur privé. Et aussi, en exclusivité à notre journal, il annonce pourquoi et comment l’Europe pourrait créer une « Agence » ou même « Banque de la Méditerranée ».

Philippe de Fontaine-Vive, vice-président de la BEI

Entrevue exclusive.

Alfred Mignot - Dans le cadre de la BEI, la Femip, que vous dirigez, est devenue en quelques années le principal partenaire financier des « pays partenaires méditerranéens ». Vous portez vos priorités sur le développement du secteur privé : est-ce un parti-pris ?

Philippe de Fontaine Vive – C’est un choix lucide, dicté par le fait démographique ! Pour maintenir leur taux de chômage actuel, les pays partenaires doivent créer 40 millions d’emplois au cours des 15 années à venir. C’est assez dire que l’initiative privée est le seul levier à même d’insuffler, dans toute l’économie, le dynamisme économique à la hauteur des besoins. Mais pour se développer, le secteur privé doit pouvoir s’appuyer sur un secteur financier et des infrastructures efficaces. C’est pourquoi nous nous attachons à créer les conditions d’un marché financier performant : modernisation du système bancaire, création d’une industrie du capital-investissement et approfondissement des bourses locales.

Parallèlement, nous investissons dans les infrastructures comme les communications, l’énergie, la santé, l’éducation, l’environnement ou le logement social. Ainsi, depuis 2002, la FEMIP a investi plus de 6 milliards d’euros dans les économies de nos partenaires, à 46 % dans des projets privés et à 54 % dans des infrastructures publiques.

Alfred Mignot - Lors de la Conférence FEMIP que vous avez organisée à Paris en mars dernier sur les flux financiers des travailleurs migrants, vous avez appelé au développement des coopérations bancaires en Euro-Méditerranée. En outre, depuis quelque temps, vous travaillez sur la mise en place de produits financiers innovants, comme par exemple au Liban, la titrisation. Quel est le sens de ces initiatives et pourrait-on les dupliquer au Maroc ou ailleurs ?

Philippe de Fontaine Vive – Au-delà de notre appui financier, je considère que le rôle de la FEMIP est aussi de susciter des prises de conscience et de favoriser les échanges d’expérience. D’où notre appui à l’innovation financière et notre cycle de « Conférences Femip » – les prochaines porteront, en 2008, sur l’impact socio-économique de la micro-finance et sur les enjeux du tourisme.

Notre expérience de la région démontre que la mobilisation de l’épargne et sa transformation en investissements productifs sont des problématiques communes à tous les pays partenaires, même ceux qui disposent d’importantes ressources financières. Deux exemples : une portion importante de l’épargne domestique de ces pays s’investit à l’étranger (7 milliards de US$ quittent annuellement les pays du Maghreb pour l’Europe et l’Amérique du Nord - NDLR) ; les travailleurs expatriés en Europe renvoient 15 à 20 milliards d’euros par an au pays, dont moins de 15 % sont orientés vers l’investissement local. Tout se passe donc comme si les pays partenaires les plus avancés avaient constitué une bonne part de leur classe moyenne en dehors de leurs frontières ; il est donc crucial d’aider ces pays à fixer cette épargne et à favoriser sa transformation en création d’emplois. Dans ce contexte, trois leviers me semblent importants.

En premier lieu, la bancarisation des migrants et le développement de coopérations entre banques européennes et banques des pays partenaires autour du traitement de ces flux financiers : en effet, la bancarisation c’est d’abord un meilleur accès, à moindre coût, des migrants et de leurs familles aux services bancaires ; mais c’est aussi un formidable levier de modernisation des banques du sud par le transfert de savoir-faire qu’induisent le partage de clientèle, des produits financiers communs, les échanges de personnels, etc.

En second lieu, il faut aider les pays du sud à transformer leurs flux financiers internationaux – dont ceux des migrants – en ressources de long terme pour le financement de l’investissement. Ainsi, à l’instar de ce qu’ont déjà développé les banques turques pour plus de 10 milliards d’euros, nous proposons aux pays partenaires de les aider à syndiquer des mécanismes de titrisation leur permettant de se refinancer à moindre coût sur les marchés internationaux des capitaux par des émissions obligataires garanties sur leurs flux financiers internationaux, lorsqu’ils sont importants et réguliers. En dépit d’un contexte difficile, nous avons bien progressé sur ce projet au Liban en vue d’une première opération de 100 millions d’euros que la Femip appuiera tant par ses financements que par de l’assistance technique. Je souhaite que cette expérience suscite l’intérêt d’autres pays partenaires.

Alfred Mignot - Parmi ces nouveaux produits, il y a aussi le financement en monnaie locale. À quels besoins cela répond-il ?

Philippe de Fontaine Vive – Il s’agit de supprimer le risque de change pour des emprunteurs, typiquement des entreprises privées ou des projets en concession de services collectifs (gestion des eaux et assainissement, distribution d’énergie, transport, éclairage public, etc.) qui ne génèrent pas de recettes en devises.

Pour ce faire, nous essayons de convaincre nos pays partenaires d’ouvrir leurs marchés financiers : c’est ainsi que nous empruntons en livres turques et égyptiennes depuis 2005 et 2006 – la livre turque est ainsi devenue la 4e monnaie d’emprunt de la BEI en 2005 et 2006 ; certaines émissions-pilotes sont dites « synthétiques », c’est-à-dire avec l’euro ou le dollar comme monnaie de règlement, et les discussions progressent avec les autorités marocaines et tunisiennes.

L’expérience importante que nous avons acquise dans des pays en transition d’hier (comme la Grèce, les pays ibériques ou d’Europe centrale) démontre que la présence de la BEI est un facteur significatif de modernisation des marchés et de catalyse de l’épargne locale.

Alfred Mignot - Au fil des années, vous avez élargi vos domaines d’intervention. Ainsi, au Maroc, la Femip s’est investie dans le « private equity » et soutient l’action du Fonds Hassan II pour le micro-crédit. S’agit-il d’une action à la marge ou d’un nouvel axe prioritaire ?

Philippe de Fontaine Vive – Toujours la même philosophie d’action : renforcer le secteur financier et bancaire en faveur des entreprises. Le développement du capital-risque et l’échange d’expérience entre praticiens sont essentiels à l’essor des PME ; en quelques années, la Femip a soutenu la création d’une vingtaine de sociétés de capital investissement dans les pays partenaires – dont 8 au Maroc –, le dernier exemple en date étant le « Morrocan Infrastructure Fund », aux côtés d’Attijari Invest. Parallèlement, nous appuyons le développement de la micro-finance en faveur des entreprises individuelles et des TPE, en particulier au Maroc où nos prêts à quatre associations spécialisées totalisent 20 millions d’euros, et en Tunisie – dans ce cas avec du financement et de l’assistance technique.

D’une manière générale, nous transposons, dans les pays partenaires, les meilleures pratiques de financement en vigueur dans l’Union. Selon le degré d’avancement de nos interlocuteurs, cette méthode est plus ou moins rapidement couronnée de succès ; je suis heureux de voir qu’au Maroc, les mutations de gouvernance bancaire et des méthodes de gestion nous ont permis de signer, en 2005 avec la BMCE, notre première opération bancaire sans garantie souveraine. J’ai fait de même avec Byblos Bank au Liban, fin 2005, et j’ai bon espoir que ces précédents puissent se multiplier.

Alfred Mignot - L’Union méditerranéenne, dont le président Sarkozy a avancé l’idée, est un concept encore en gestation. Quel est votre sentiment sur la manière dont ce projet pourrait s’articuler harmonieusement avec les dispositifs déjà en place : Euromed et politique européenne de voisinage... ?

Philippe de Fontaine Vive – Les pays et les peuples de la Méditerranée ont une communauté de destin millénaire qui, malgré des problématiques culturelles, économiques et sociales partagées, a du mal à s’exprimer. Pourtant, il n’y a pas de fatalité méditerranéenne et l’histoire démontre que si l’on se concentre sur un nombre limité de problèmes concrets, on peut surmonter les divergences historiques ou sociologiques les plus fortes et fédérer l’adhésion des opinions pour un devenir commun.

Ainsi, ce qu’il convient, à mon sens, d’organiser seraient une complémentarité forte et des valeurs ajoutées réciproques entre l’Union Méditerranéenne et la politique euro-méditerranéenne de l’Union européenne, dont les acquis sont majeurs. Je relève que le Président de la République française a indiqué à la XVe Conférence des Ambassadeurs, fin août dernier, que les institutions de l’Union européenne seraient membres de plein droit de l’Union Méditerranéenne qui se concentrerait sur quatre domaines prioritaires : le développement économique, la protection de l’environnement, la culture et la sécurité.

Alfred Mignot - Au cours de ces dernières années, plusieurs responsables des pays partenaires ont souhaité la création d’une banque méditerranéenne. Aujourd’hui, quelle est votre position, en tant que dirigeant de la Femip ?

Philippe de Fontaine Vive – Dans le contexte nouveau esquissé par le Président de la République française et les initiatives hispano-italienne, une Agence ou une Banque de la Méditerranée aurait d’autant plus de sens qu’elle bénéficierait de l’expérience et de la solidité de la Femip. À travers la BEI, tous les États membres de l’Union participeraient à la nouvelle dynamique ainsi créée et les pays méditerranéens qui le souhaitent pourraient y entrer, c’est-à-dire être non seulement partie prenante à la réflexion – comme maintenant –, mais aussi à la décision.

J’ajoute que cette formule aurait deux avantages décisifs : d’une part, permettre l’accélération du transfert de savoir-faire en me permettant de recruter des cadres des pays partenaires et, d’autre part, bénéficier dès sa création de l’assise de la BEI, la plus solide institution financière internationale. Si les pays européens et de la Méditerranée le lui demandent, la BEI est bien évidemment prête à mettre en œuvre ce projet, illustration d’une nouvelle ambition méditerranéenne !


Entre 2002 et 2006, la FEMIP est devenue l’investisseur
en capital le plus actif de la région Méditerranée

Depuis sa création en octobre 2002, la Femip s’est confirmée comme l’acteur de référence du développement économique des pays partenaires et comme instance de dialogue sur les enjeux économiques de la Région. Son Conseil Ministériel annuel et son Comité Femip permettent d’associer les pays partenaires à la réflexion sur les priorités d’investissement et les réformes de structure. En moins de quatre années, la FEMIP a investi plus de 6 milliards €dans les neuf économies partenaires et mobilisé autour de son action 13,8 milliards supplémentaires apportés par les promoteurs des projets, les banques privées et les bailleurs de fonds internationaux.

46 % des opérations appuient le secteur privé local ou des investissements directs étrangers. A travers le secteur bancaire, 1 600 PME ont été financées. De plus, la Femip est devenue l’investisseur en capital le plus actif de la région avec une quarantaine de prises de participation, dont 22 dans des fonds de capital-investissement. Elle est ainsi l’actionnaire de plus de 750 entreprises qui emploient plus de 14 000 personnes, à 25 % des femmes.

54 % des projets contribuent à l’amélioration du climat des affaires et correspondent à 87 investissements ou programmes nationaux de modernisation de l’économie, notamment dans les secteurs des communications, de l’énergie, de l’environnement et des secteurs sociaux.

Pour renforcer l’impact de son action et soutenir la dissémination de la connaissance, la Femip a également financé 64 opérations d’assistance technique, réalisé 7 études et institué le cycle des « Conférences Femip ». Elle est également partenaire de plusieurs réseaux d’instituts de sciences économiques, dont le FEMISE.

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