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Le bilan 2009 de la politique étrangère turque

Turquie | 18 janvier 2010 | src.OVIPOT
Istanbul - Sous l’impulsion de Ahmet Davutoğlu, ministre des affaires étrangères depuis mai 2009, l’année écoulée aura été pour la politique étrangère turque une année d’anthologie. « Il aura incontestablement été l’homme politique turc de l’année, il a contribué à donner une doctrine aux nouvelles orientations de la diplomatie turque, au moment où celle-ci conduisait un véritable processus de refondation », estime le Professeur Jean Marcou, directeur de l’Observatoire de la Vie Politique Turque (OVIPOT, Istanbul).

Photo ci-dessus - Ahmet Davutoğlu, ministre turc des Affaires étrangères. © TV Diplo MAE France


À bien des égards, 2009 aura été pour la politique étrangère turque une année d’anthologie. Certes, les développements majeurs de l’année écoulée ont été largement préparés par des mutations observables depuis un certain temps, en particulier depuis 2007, mais avec 2009, la nouvelle politique étrangère turque a pris un visage et une voix.

Considéré depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP, en 2002, comme la principale source d’inspiration de la nouvelle diplomatie turque, parce qu’il exerçait les fonctions de conseiller du premier ministre pour la politique extérieure, Ahmet Davutoğlu, est devenu ministre des affaires étrangères, en mai 2009, à l’occasion du remaniement gouvernemental, qui a suivi les dernières élections locales. Par sa présence, ses déplacements symboliques, ses déclarations symptomatiques, ses écrits, celui qui aura incontestablement été l’homme politique turc de l’année a contribué à donner une doctrine aux nouvelles orientations de la diplomatie turque, au moment où celle-ci conduisait un véritable processus de refondation.

La nouvelle politique turque de bon voisinage

Souvent un peu pompeusement déclinée autour du concept de « profondeur stratégique » par Ahmet Davutoğlu, cette nouvelle stratégie consiste d’abord en ce que l’on peut appeler désormais « la politique turque de bon voisinage ».

Annoncée par la « diplomatie des tremblements de terre », qui avait vu la Turquie renouer avec la Grèce, dès 1999, cette démarche s’emploie à mettre un terme aux différends fossilisés, qui gênaient le plus souvent les relations d’Ankara avec ses voisins, conduisant la diplomatie turque à tourner le dos à la scène régionale. Loin d’être naturelle, une telle politique a requis du gouvernement de l’AKP un volontarisme qu’il a déployé avec constance au cours de ces dernières années, particulièrement depuis sa réélection de 2007.

Certes, ces tendances nouvelles sont aussi la conséquence des mutations géopolitiques qui se sont affirmées depuis la fin de la guerre froide, mais les offensives diplomatiques turques parfois spectaculaires auxquelles nous avons assisté en direction de la Syrie, de l’Irak, de l’Iran, de la Russie ou de l’Arménie, ont également été le fruit d’une stratégie pensée et revendiquée.

Par les multiples visites en Syrie de son premier ministre et de son président, la suppression des visas, la conclusion d’accords économiques, culturels et même militaires, la Turquie a renoué avec un pays auquel elle menaçait encore de faire la guerre, il y a dix ans, en raison du soutien qu’il apportait alors aux rebelles kurdes du PKK.

Syrie, Irak, Iran… une intense activité diplomatique

Lors de son dernier déplacement en Syrie, au cours du mois de décembre dernier, Recep Tayyip Erdoğan n’a pas hésité à ériger en modèle le partenariat stratégique qui a été mis en place avec Damas. Ce rapprochement turco-syrien s’est fait au détriment du rôle de médiateur qu’Ankara avait joué, en 2008, dans les pourparlers indirects conduits entre Israël et la Syrie, et qui paraissent désormais fortement compromis.

L’activité diplomatique conduite en cours d’année en direction de l’Irak a été aussi dense, mais il faut souligner qu’elle a eu une dimension double. Tandis qu’ils établissaient avec Bagdad des relations de confiance, sur la base là aussi d’un partenariat global, les Turcs ont consacré cette année leur rapprochement avec les autorités kurdes d’Irak du nord.

Cela s’est traduit, en novembre 2009, par une rencontre emblématique, à Erbil, entre Massoud Barzani et Ahmet Davutoğlu, à l’issue de laquelle ce dernier n’a pas hésité à déclarer que le moment était venu « pour les Arabes, les Kurdes et les Turcs de rebâtir le Moyen-Orient ensemble. »

Cette démarche a permis au gouvernement turc d’assurer ses arrières au moment où il conduisait par ailleurs sa délicate entreprise d’ouverture démocratique kurde. On remarquera notamment que les autorités kurdes d’Irak du nord ont rendu la politesse à leurs partenaires turcs en accueillant la dissolution du DTP et les difficultés qui ont suivi avec une certaine modération. Elles ont ainsi concrètement exprimé « leur colère » à l’égard de la décision de la Cour constitutionnelle interdisant le DTP, mais en rendant également un hommage appuyé à l’initiative kurde du gouvernement de l’AKP...

2009 a vu également les relations turco-iraniennes prendre un tour qui a surpris bien des observateurs. En persévérant au cours des derniers mois à se poser en médiateur dans le dossier nucléaire iranien, les diplomates turcs ont fini par y jouer un rôle, difficile et parfois ambigu, mais qui leur permet de se démarquer des capitales occidentales et de donner l’impression de jouer « dans la cour des grands ».

Face au scepticisme que les Iraniens avaient exprimé, à plusieurs reprises, par le passé, quant à la nécessité d’une médiation turque, Ankara est allée très loin pour gagner les faveurs de la République islamique, Recep Tayyip Erdoğan n’hésitant pas à qualifier « d’ami » le président Ahmadinejab, à la veille de sa visite en Iran, et à dénoncer l’attitude des puissances occidentales qui, selon lui, refusent à Téhéran une indépendance nucléaire dont elles disposent, y compris des fins militaires.

Rapprochement confirmé avec Moscou

Cette attitude a inquiété d’autant plus les capitales occidentales que, tout au long de l’année écoulée, le rapprochement entre Ankara et Moscou s’est confirmé. En approfondissant sa relation avec son grand voisin russe par une coopération économique active, des convergences stratégiques inattendues (notamment dans le domaine énergétique) et le renouveau de l’organisation économique de la mer Noire, Ankara a, en effet, accru une marge de manœuvre au sein de l’OTAN, qui était déjà bien apparue lors du conflit géorgien, l’an dernier.

Le soutien russe a également été un atout non négligeable dans la réussite d’un rapprochement turco-arménien, effectué, quant à lui, à la grande satisfaction des alliés occidentaux de la Turquie. En signant deux protocoles avec l’Arménie à l’automne 2009, Ankara a fait un geste symbolique qui peut avoir des retombées dépassant très largement le contexte régional, mais il faudra que la normalisation des relations avec Erevan se confirme. Or, la ratification des protocoles en question semble loin d’être acquise d’un côté et de l’autre, Ankara exigeant, pour sa part, un avancement convaincant des négociations, qui doivent permettre une résolution du conflit du Haut-Karabakh.

La place acquise par la Turquie sur la scène internationale

Cette politique étrangère de proximité n’aurait pas eu les effets escomptés, si elle ne s’était accompagnée d’un accroissement de la présence d’Ankara sur la scène internationale. De façon significative, la Turquie est entrée, pour la période 2009-2010 et pour la première fois, au Conseil de Sécurité de l’ONU, en qualité de membre non permanent.

Parallèlement, alors que le président de l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI) est un Turc depuis 2004, elle a accru sa visibilité au sein du monde musulman, ses dirigeants fréquentant, encore plus assidument que les années précédentes, la plupart des pays arabo-musulmans, même la Lybie avec laquelle elle a décidé, en novembre dernier, après une visite de Recep Tayyip Erdoğan à Tripoli, une suppression réciproque de l’obligation de visas.

Ce rayonnement turc au-delà de son étranger proche s’est confirmé avec l’intérêt que la Turquie a manifesté pour l’Afrique, où elle tente d’avoir une influence non seulement économique, mais aussi politique et culturelle (avec le soutien actif notamment du réseau des écoles Fetullah Gülen). Au mois de février 2009, le président Gül a effectué une visite remarquée en Afrique sub-saharienne, où il a déclaré que la Turquie entendait être au Conseil de sécurité le porte-parole des pays africains, qui sont nombreux à lui avoir donné leur voix pour lui permettre d’y entrer.

Enfin, en dépit de la virulente réaction de Recep Tayyip Erdoğan à la répression dont on été victimes les Ouïghours, dans la province du Xingjiang, au début du mois de juillet, l’année 2009 a confirmé l’importance que la Turquie accorde au maintien de bonnes relations avec la Chine.

L’année écoulée a également montré que ce rayonnement turc élargi découlait aussi de la puissance économique acquise, au cours des dernières années. Membre du G20, où elle est loin de faire de la figuration, la Turquie, qui, au mois d’octobre 2009, à Istanbul, a accueilli le sommet annuel du FMI, a continué à négocier âprement l’accord d’un prêt par ce dernier, une nouvelle preuve de ses velléités d’indépendance qui prouve qu’en dépit des effets de la crise, la situation est bien différente de celle qui avait présidé à la mise en place des programmes de stabilisation financière, en 2001 ou au début des années 90.

La relation de plus en plus complexe de la Turquie
avec ses alliés occidentaux

Cette nouvelle assise régionale et ce rayonnement international remettent-ils en cause la relation privilégiée que la Turquie entretient avec l’Occident, orientation qui forme, depuis les lendemains de la Seconde guerre mondiale, l’axe central de la politique étrangère turque ?

C’est ce que certains observateurs concluent en constatant la faible progression des négociations avec l’Union Européenne (deux chapitres ouverts au cours de 2009), les difficultés à finaliser un règlement sur le dossier chypriote ou les accrochages répétées au sein de l’OTAN entre Turcs et Occidentaux, notamment lors du sommet de Strasbourg, en avril 2009. En dépit de la décision significative de Barack Obama d’effectuer en Turquie, au mois d’avril 2009, son premier voyage officiel, notamment pour tendre la main au monde musulman et pour renouveler un soutien américain appuyé à la candidature turque à l’UE, le changement d’administration à Washington n’a pas permis une complète amélioration des relations turco-américaines.

Les requêtes du président Obama demandant à la Turquie d’augmenter son contingent militaire en Afghanistan se sont heurtées aux réticences d’Ankara, qui souhaite privilégier la formation de l’armée et de la police afghanes ou l’aide humanitaire, mais qui se refuse à envoyer des troupes combattre, l’opinion publique turque y étant par ailleurs très hostile. Tant les critiques exprimées, lors de la nomination d’Anders Fogh Rasmussen au secrétariat général de l’OTAN, que la grogne manifestée sur le dossier afghan, auront confirmé en 2009 la marge de manœuvre nouvelle acquise par Ankara à l’égard des Etats-Unis.

Cette impression de distension des relations turco-occidentales a été accrue par la dégradation des rapports entre Ankara et Tel-Aviv. Après la colère de Recep Tayyip Erdoğan au Forum de Davos, en janvier 2009, cette dégradation s’est traduite, au premier semestre 2009, par l’étalage public de différends entre les responsables militaires des deux pays et, en octobre 2009, par l’annulation des manœuvres annuelles aériennes « Aigles d’Anatolie » ainsi que de la visite que devait effectuer Ahmet Davutoğlu en Israël.

Toutefois, ces tensions sont également à mettre sur le compte des positions radicales d’un nouveau gouvernement israélien relativement isolé sur la scène internationale. Car, sur le fond, les positions d’Ankara appelant à la création d’un État palestinien et demandant l’arrêt de l’implantation de nouvelles colonies, sont proches de celles des Européens et des Américains, même si elles ont été exprimées le plus souvent sans nuances, depuis le début de l’année 2009. Il est toutefois peu probable que les pourparlers indirects syro-israéliens sous l’égide de la Turquie puissent reprendre dans un proche avenir. La question a provoqué un véritable schisme au sein du gouvernement israélien entre les travaillistes (Ehoud Barak, Binyamin Ben Eliezer) qui souhaitent voir la Turquie reprendre sa médiation et le ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman qui y est farouchement opposé.

En dépit de cette relation en demi-teinte avec ses alliés occidentaux, les officiels turcs n’ont eu de cesse de rappeler que leur activisme régional, notamment en direction du monde musulman, ne remettait nullement en cause leur participation à l’OTAN (premier des engagements institutionnels de la Turquie, comme s’est plu à le rappeler, en cours d’année, à plusieurs reprises, Ahmet Davutoğlu) et leur souci de parvenir à une intégration pleine et entière dans l’UE.

La Turquie affiche même désormais les opportunités nouvelles qui lui sont offertes sur les plans régional et international, comme l’illustration de la profondeur stratégique qu’elle a su acquérir et comme un atout propre à renforcer la crédibilité de sa candidature européenne. C’est là un autre dossier majeur dont nous ferons le bilan pour 2009, lors d’une prochaine chronique. Ne la manquez pas !

Pr Jean Marcou
Directeur de l’OVIPOT


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