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« La Turquie à l’heure de l’Europe »… est-elle prête ?

Turquie | 28 août 2009 | src.NonFiction
Ankara - Livre universitaire, l’ouvrage est construit sur un plan chrono-thématique. Il montre les forces historiques et l’effondrement de l’empire ottoman durant la Première Guerre mondiale, puis le sursaut kémaliste dans la construction de l’Etat turc et la place qu’occupe alors l’Occident dans une culture musulmane. La Turquie est un pays-pivot d’un carrefour stratégique (détroits de la mer Noire, Chypre, Israël, Irak, Iran). Ce livre explore les priorités anciennes et actuelles des forces en présence sur ce territoire traditionnellement soumis à un pouvoir fort centralisé. A partir d’un corpus historique institutionnel, il traite avec brio de la sociologie politique turque pour s’intéresser ensuite, à l’engagement « à l’occidentale » du pays. Il mesure ainsi la pertinence de l’appel européen. En cela, il replace la Turquie dans son environnement régional fragmenté et décrit l’avancée de la société et de la culture turque dans la mondialisation.

Derviche tourneur,Turquie,
2007 © larry&flo

Dans ce livre, l’histoire du sultanat est bien détaillé jusqu’à l’exposition du système politique turc. Pour exemple, la description du système des millet, équivalent de la dhimmitude arabo-musulmane -système juridique colonial-, permet d’expliquer l’effondrement de l’empire ottoman. Les minorités religieuses non-musulmanes sont protégées par le système fiscal. Il exempte du service des armes et finance culte, écoles et tribunaux pour les affaires de statut personnel. Mais il offre un échelon proto-national de corruption pour les puissances au XIXe siècle et contribue au partage du « gâteau ottoman ».

De l’empire ottoman à la république kémaliste

Les Jeunes Turcs sont l’élite éclairée qui initient la construction d’un Etat turc avec la Révolution française d’Orient le 24 juillet 1908. Mais pour ce faire, ils mettent à bas l’empire ottoman à partir d’un islam fédérateur, entre libéralisme politique et jacobinisme réformiste. C’est le mythe de « l’empire de Touran » qui fait du pantouranisme une idéologie rassemblant musulmans, Turcs, Kurdes ou Arabes.

La nouvelle Constitution développe l’égalité de droits entre les Ottomans (article 8 « Tous les sujets de l’empire sont indistinctement appelés Ottomans, quelle que soit la religion qu’ils professent »), l’égalité devant la loi, l’égalité d’accès aux fonctions publiques, les libertés individuelles, les droits de propriété, de sûreté, d’association ; les libertés de la presse et de l’enseignement. L’armée (service militaire obligatoire) et l’école (obligatoire et mixte) forment les citoyens. L’époque est fertile en espoirs démocratique : fraternité de principe, devises républicaines, figures féminines, représentation démocratique au Parlement de toutes les minorités de l’Empire. Mais la dictature d’un parti « quasi-unique » et la guerre y mettent un terme.

En cela, le génocide arménien est-il l’ultime vengeance ottomane ? Ce n’est pas la thèse défendue dans le livre qui rapporte l’argumentaire turc (les arméniens d’Istanbul ont été protégés) et les faits reconnus par les gouvernements européens : 750 000 morts dans un massacre collectif impliquant tout un appareil militaire internationalisé. Ils défendent la thèse de l’exacerbation des nationalismes.

Des « achugs » (bardes ambulants) jusqu’au « Mülkiye » (Ecole de hauts fonctionnaires turcs), on perçoit la continuité historique des hommes vers les institutions à la lecture de l’ouvrage. Et l’on comprend dès lors bien mieux les intérêts traditionnels de la politique en Turquie.

Au sortir de la défaite ottomane de 14-18, la grande victoire de Mustafa Kemal Atatürk est militaire face aux grecs, diplomatique grâce au Traité de Lausanne qui remplace celui de Sèvres mais surtout, politique, avec l’émergence du kemalisme. Le père fondateur de la Turquie, le Ghâzi, (traduit de l’arabe, le victorieux, le conquérant), met en place l’idéologie de la turcité à partir des « Six flèches » : républicaine, populiste, laïque, révolutionnaire, nationaliste et étatiste.

Car depuis les années ottomanes et la construction kémaliste d’une république « à l’occidentale », la préférence de la Turquie pour la modernité s’est sans cesse vérifiée au nom de « l’identité nationale ». Les populations d’origines (turco-mongoles, kurdes, azéris, hittites, juives, chrétiennes d’Orient, arméniennes) composent la richesse de ce que les auteurs appellent la « mosaïque anatolienne » (p. 138). Celles-ci n’ont eu de cesse de servir l’empire Ottoman puis la république d’Atatürk dans la lignée jacobine des Jeunes Turcs à travers différents systèmes méritocratiques : l’école, l’armée, puis l’Etat et ses politiques publiques (transport, infrastructures, énergie, économie, etc).

La modernité turque, jusqu’où ?

Le volontarisme kémaliste s’inscrit dans les Tanzimat (réformes de modernisation du pays) déjà initiées au cours du XIXe siècle, souhaitées par les élites ottomanes. C’est un régime de parti unique jusqu’en 1946. Un État jacobin et plus autoritaire que liberal qui conduit une « révolution à toute vapeur » pour mettre la Turquie au niveau des pays occidentaux (État de droit, législation civile et pénale, laïcité...).

La laïcité turque est l’héritière de l’Oumma du sultan ottoman, successeur de Mahomet à la tête de la communauté des croyants. Le terme turc laïklik est formé à partir du mot éponyme français.

Le régime n’a jamais formellement interdit le foulard. Mais le tcharchaf est porté dans l’est du pays par une majorité de femmes (ample vêtement noir ottoman, essentiellement urbain). (p. 42). C’est l’histoire du tessetür (code vestimentaire des femmes musulmanes).

L’objectif est de « faire accéder la nation turque à la civilisation contemporaine ».

La Constitution de 1924 fixe les institutions de la République. Elle met en place un Etat-papa (Devlet baba) où MKA joue du baton et de la carotte (p.34). Le CHP, parti républicain du peuple, joue le rôle de parti-Etat et leurs structures se confondent.

Le kemalisme se définit comme un despotisme éclairé. La modernisation se produit de manière volontariste et autoritaire. La souveraineté de l’Etat compte plus que les libertés civiles. En réalité, cette idéologie est composite, faite de nationalistes positivistes, de socialistes anticolonialistes et d’idéalistes bergsoniens (p.35).

Kemal, c’est l’unification par la langue, l’armée de circonscription, l’école, le nationalisme, l’histoire commune, la laïcité, l’omniprésence du drapeau, la propagande. Il « turquifie » l’empire ottoman. L’osmanli est latinisé, une Société de la langue turque créée en 1932 (p.39)

La Turquie est mise au pas par l’identité nationale, la turcité fait place à une culture de masse dans les années 1970. Pour être turc, on porte le fez rouge (tarbouche égyptien), le kalpak (haut bonnet d’astrakan), car le chapeau est obligatoire pour les fonctionnaires.

Ainsi, tant sur les questions juridiques comme la parité hommes / femmes ou les droits de l’Homme, la Turquie est bien dans une lignée européenne, quitte à en être la frontière. Le contraste ne tient qu’au décalage qui existe entre l’avancée des textes de droit positif et la réalité sociologique du derin Devlet (l’état profond), par opposition au Devlet baba.

L’article 301 du nouveau Code pénal interdit « le dénigrement de l’identité turque ». Il a permis d’engager des poursuites contre des professeurs, des intellectuels, des journalistes, des romanciers comme le prix Nobel Orhan Pamuk. L’assassinat de Hrant Dink nous rappelle que la liberté d’expression à une limite identitaire en Turquie.

Alors que les femmes ont le droit de vote depuis 1930 aux élections locales, 60% d’entres elles sont aujourd’hui victimes de violences conjugales. Des centaines d’entre elles sont victimes d’anciennes pratiques comme le crime d’honneur qui tue la femme adultère. La description de la modernisation du pays est un fil conducteur qui anime la lecture au gré des innovations occidentales en Turquie et vice versa.

Face à cela, l’islamité est perçue comme une solution, comme le prouvent les scores de l’AKP (Parti pour la justice et le développement - Adalet ve Kalkınma Partisi), et la popularité des écoles religieuses garantit aux plus pauvres l’accès aux études supérieures. Cependant, la laïcité reste une valeur forte, défendue becs et ongles par les militaires qui, eux-mêmes, ne peuvent avoir été formés dans une école religieuse. Ces derniers sont d’ailleurs descendus dans la rue en 2007 pour défendre la laïcité et interdire le port du voile à la famille présidentielle ; un acte qui eut un écho international. Ce livre prouve la modernité et la stabilité de la laïcité turque dans un environnement régional conflictuel (Israël-Palestine, Tchetchénie, Irak, Géorgie, Afghanistan, Iran, etc...).

Questions régionales, impacts mondiaux

La question chypriote a par ailleurs prouvé que la Turquie était capable d’affirmer son autorité sur la région (35.000 militaires stationnés sur l’île) face à la dictature à l’époque de la Grèce des colonels. Grâce à la « diplomatie des tremblements de terre » en 1999 (échange de bons procédés humanitaires), la Turquie est également parvenue à se rapprocher de la Grèce démocratique. Enfin, elle a refusé le survol de son territoire par l’aviation américaine pendant la guerre en Irak et a choisi de bombarder les bases arrières du Kurdistan malgré les principes de souveraineté et de « No fly zone ».

A la lecture de l’ouvrage, l’on voit mieux les raisons internes des nombreux coups d’Etat (1908, 1960, 1971, 1980) et les structures des crises comme celle de 2007 qui traversent régulièrement le pays entre hommes et femmes, religieux et laïcs, militaires et minorités, traditionnels et modernistes.

Existe-t-il une place pour l’Europe ?

La Turquie dispose déjà, avec l’OCEMN (Organisation de Coopération Economique de la Mer Noire) d’un atout majeur : une zone économique de libre échange ; 350 millions de personnes sur 20km². Avec elle, c’est surtout le retour au mythe du Turkestan, le pays des Turcs. Cette aire était le lieu de passage des cavaliers mongols jusqu’à la Turquie.

Communauté ethnique, religieuse, historiquement reliée dans l’espace et le temps, la question de la communauté politique s’est posée rapidement dans les cercles turquophiles. L’idée d’un retour à une « Grande Turquie » s’oppose à l’envie de libertés des pays issus de l’URSS qui composent l’OCEMN. Mais ceux ci ne voulaient pas d’un nouveau « grand frère ».

Dans ce cadre, la Turquie joue un rôle important au niveau de l’énergie hydrocarbure. Si elle est dépendante de la Russie et cherche à sortir de cette situation en développant son propre circuit d’approvisionnement : le Main Export Pipeline (MEP), plus souvent appelé oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), elle joue néanmoins un rôle de transit international pour le gaz en partenariat avec Gazprom dans le cadre de son accord « take or pay. ». L’accord russo-turc engage les deux pays sur vingt ans. De fait, elle joue déjà un rôle décisif dans la politique énergétique européenne en convoyant son énergie.

Ainsi, la Turquie joue un rôle militaire et économique plus que politique. Idem pour l’Europe ? Les auteurs, sans prendre parti, démontent bien les différents mécanismes de la géopolitique turque à l’heure de l’Europe.

Ce livre montre, sans les justifier d’un côté ou de l’autre, les intérêts et les impacts qui rapprochent ou opposent l’Europe et la Turquie : chocs culturels du génocide arménien ou de la guerre contre le PKK, questions de l’identité nationale turque (article 301 et liberté d’expression), du voile (manifestations de 2007), des coups d’Etats (1908, 1960, 1971, 1980). Mais les négociations avancent et un accord est annoncé au moins pour... 2023 !

L’exposition entière, précise, partisane mais équilibrée des différences d’opinions réelles entre élites turques et européennes, mérite d’être lue et relue, ne serait-ce que pour la richesse des faits et la puissance des commentaires sans aucun jugement de valeur ou sentiment de biais subjectif. Le lecteur est ainsi amené à actualiser sa perception d’un pays qui gagne à être connu. Sa lecture accessible permet de mieux saisir ce pays que l’on connaît trop souvent par ses caricatures. Dénonçant ces clichés, cet ouvrage dépasse de loin la turquologie du XIXe siècle pour adopter une approche typique des sciences humaines et montre la réalité turque telle qu’elle est, impétueuse, charmante et bouillonante, à l’aube du IIIe millénaire.

Matthieu MALLET
Source : nonfiction.fr

Titre du livre : « La Turquie à l’heure de l’Europe »
Auteurs : Jean Marcou, Jean-Paul Burdy
Éditeur : Presses universitaires de Grenoble (PUG)
Collection : Politique En Plus
Date de publication : 29/05/08
N° ISBN : 2706114517

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