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L’état de la finance islamique en Méditerranée

Tous pays UPM | 4 février 2010 |
Paris - Estelle Brack, Économiste, Chargée de relations externes et affaires internationales à la Fédération bancaire française, nous livre ici son éclairage expert sur le contexte et les raisons de la forte avancée de la finance islamique depuis une décennie, et particulièrement en Méditerranée.

Si le concept de finance islamique a une longue histoire puisque l’on peut tracer ses origines au septième siècle, le renouveau d’intérêt pour cette forme particulière de finance est, lui, relativement récent. La finance islamique « moderne » est véritablement née dans les années 1960 et a connu, depuis, un développement aussi spectaculaire qu’hétérogène.

C’est à partir de ces années soixante que quelques expériences d’utilisation des techniques traditionnelles de la finance islamique, par des économistes et des banquiers, ont vu le jour en Malaisie et au Pakistan, puis en Egypte.

L’expérience de la petite ville de Mit Ghamr dans le nord de l’Egypte en 1963 relevait d’une initiative entièrement privée et était composé de petites coopératives d’épargne dont les fonds récoltés étaient destinés à financer des projets agricoles. L’objectif de leur fondateur, Ahmed al Najjar, était d’assurer l’intermédiation des ressources financières entre épargnants et petits investisseurs locaux. Elle attira de nombreux dépositaires mais le succès de cet organisme fut accueilli avec beaucoup de suspicion par les autorités égyptiennes et, en 1972, le gouvernement socialiste du président Nasser nationalisa cette banque qui devint la Nasser Social Bank et perdit sa spécificité.

La forte augmentation des prix du pétrole dans les années 1970, le renouveau religieux et les déboires des institutions financières « classiques » dans les années 1980, ont créé des opportunités et ressuscité l’intérêt pour cette forme de finance et favorisé son développement.

La finance islamique moderne s’est principalement développée au Moyen-Orient (en particulier dans les pays exportateurs de pétrole) ainsi qu’en Asie du Sud, la Malaisie étant le leader incontesté de cette industrie.

Après la création d’un certain nombre d’établissements dans les années 1970, celle des groupes Dar al Maal al Islami en 1981, Al Rajhi et Al Baraka donnèrent une dimension internationale à l’activité.

Al Baraka déploya dès le départ une activité internationale en implantant un réseau dans les pays musulmans du Sud de l’ex-URSS, du Moyen-Orient et du Maghreb.

La création de la Banque Islamique de Développement en 1975 par quatre membres fondateurs (Arabie Saoudite, Libye, Emirats Arabes Unis et Koweït) a également marqué l’histoire du système financier islamique.

Jusqu’au début des années 2000, la finance islamique était peu présente dans les pays du Maghreb, excepté une banque en Mauritanie et une filiale d’Al Baraka en Algérie. Elle était en outre plutôt considérée comme une activité « de niche », à la fois exotique et non compétitive.

Au début des années 2000, des circonstances particulières ont conduit à l’accumulation de liquidités, qui ont servi le développement de la finance islamique. En effet, les évènements du 11 septembre 2001 ont amené des ressortissants de pays du Golfe à rapatrier leurs fonds de peur de voir gelés leurs avoirs placés dans les pays étrangers, ceci coïncidant avec une augmentation des prix du pétrole, multipliés par trois entre 1999 et 2005.


Un marché potentiel de 4 200 Mds $

Depuis, le système financier évolue via la création de nouveaux produits et de nouveaux établissements, et en devenant de plus en plus international.

On évalue aujourd’hui à 300 le nombre d’établissements, un marché de l’ordre de 950 milliards de dollars en 2008 (Source : IFSL « Islamic Finance 2010 », janvier 2010) ; certes, le secteur représente moins de 1% des actifs bancaires mondiaux, mais le potentiel de croissance serait considérable : selon Standard & Poor’s (2006), le marché potentiel de la finance islamique serait de 4 200 milliards de dollars.

Le pourtour méditerranéen n’y fait pas exception, et la finance islamique s’y développe selon deux types de courants : selon l’influence islamique hanbalite du Golfe plutôt que Chafeite d’Extrême- Orient, et selon que le système bancaire est d’influence arabo-anglo-saxonne (Liban, Egypte…) ou française (pays du Maghreb).

On estime (Source : The Banker, « Top 500 Islamic Banks » de décembre 2009, par IFSL, 2010) que la finance islamique (mesurée par les actifs bancaires, takaful et fonds) représentait fin 2008 17,8 milliards de dollars en Turquie (depuis le milieu des années 1980), 6,3 milliards de dollars en Égypte, 4, 6 milliards de dollars en Jordanie (où la première banque islamique, Jordan Islamic Bank a été établie en 1978), 3,8 milliards de dollars en Syrie.

En Égypte est présent le groupe Al Baraka (The Egyptian Saudi Finance Bank, depuis 1980 sous son nom d’origine Al Ahram Bank) ainsi que la Faisal Islamic Bank of Egypt, The United Bank (« fenêtre islamique ») et la National Bank for Development acquise par Abu Dhabi Islamic Bank devrait être convertie en institution financière islamique.

Trois banques au moins proposent des produits de finance islamique dans les territoires palestiniens, six établissements au Liban, où la loi du 11 février 2004 a autorisé l’ouverture des établissements bancaires islamiques (mais où Al Baraka Bank Lebanon existe depuis 1992 avec une licence de banque commerciale). Cette ouverture a été en grande partie dictée par le flux déjà important de capitaux arabes présents au Liban. C’est dans ce nouveau cadre que le Crédit Libanais par exemple a créé sa propre filiale spécialisée dans la banque islamique « Lebanese Islamic Bank » en juin 2005.

Il existe un établissement financier en Tunisie (la toute nouvelle Zitouna), une banque offshore (Bank Et-Tamweel Al-Tunisi Al-Saudi du Groupe Al Baraka présente depuis 1983) et un réassureur (Bestretakaful) ; deux établissements en Algérie : Al Baraka depuis 1991 avec une licence accordée par la Banque centrale et Al Salam Bank.

Avec près de 3 milliards de dollars d’actifs en Afrique (selon Moody’s), la plupart se trouvant en Egypte, Al Baraka est la banque commerciale islamique dominante en Afrique.

Dans la plupart des pays du pourtour de la Méditerranée, les produits de finance islamique ne peuvent être commercialisés que par des établissements dédiés, ou via des « fenêtres ». Le cas du Maroc est intéressant de ce point de vue, puisque les banques marocaines « conventionnelles » ont l’autorisation depuis 2007 de commercialiser des produits islamiques (Ijara, Mourabaha et Moucharaka). Ces trois produits (qui devraient être étendus à six sous peu) sont commercialisés par quatre établissements dont Attijariwafa bank, la Banque Populaire et BMCI.

En conclusion, notons que si l’industrie au niveau global a ralenti en 2009, elle avait auparavant connu une croissance de 25 % en 2008 par rapport à 2007.

Estelle Brack
Économiste,
Chargée de relations externes et affaires internationales
à la Fédération bancaire française
Intervention au colloque « les défis méditerranéens » organisé par le Camed à l’Assemblé nationale – Paris, le 2 février 2010

À lire sur le même sujet : Le droit français autorise les banques islamiques

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