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L’Égypte après la chute de Moubarak : Armée, Frères musulmans et États-Unis, les trois acteurs majeurs ?

Egypte | 11 février 2011 | src.LeJMED.fr
Paris -

Alors que Hosni Moubarak vient de quitter le pouvoir, ce vendredi 11 février 2011, on ne sait pas vraiment qui dirige aujourd’hui l’Égypte, à quelle armée l’on a affaire, quel est le jeu des États-Unis, ou encore quels sont les risques qu’encourt l’Égypte avec les Frères Musulmans. Autant de questions qui méritent des réponses à la loupe. Hélène Bravin, journaliste spécialiste du monde arabo-musulman, nous livre ici son entretien avec Emmanuel Dupuy, Président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE, Paris). Un entretien réalisé deux jours avant la chute de Moubarak, mais dont l’essentiel demeure pertinent…

Capture vidéo ci-dessus : après l’annonce de la chute de Moubarak, un Frère musulman congratule un soldat, sur la désormais historique place Tahrir, au Caire, vendredi 11 février 2011 © DR


Hélène Bravin - Pourquoi la population égyptienne adule-t-elle l’armée, alors que tout le monde sait qu’elle est impliquée dans beaucoup d’affaires, et donc corrompue ?

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Emmanuel Dupuy lors d’une intervention à Fenêtre sur l’Europe. © fenetreeurope.com

Emmanuel Dupuy - L’armée est auréolée par la population pour avoir combattu, même si elle a échoué, contre Israël en 1967 et 1973. Ensuite, cette armée n’est pas un corps de métier mais une armée populaire. Chaque famille égyptienne a au moins quelqu’un dans l’armée (468 000 militaires) ou a un lien avec elle.
L’armée égyptienne symbolise par ailleurs la réussite sociale et économique. Ses militaires ne ressemblent pas du tout à ceux d’autres pays, comme par exemple la Syrie, où le Président est entouré de militaires issus de sa tribu – « zaïm » – et est autant chef de tribu que président par legs de son père. En Égypte, l’arme est l’incarnation du peuple. Enfin, les Égyptiens se sont inconsciemment focalisés sur Hosni Moubarak, ancien général de l’armée de l’Air, nommé vice-président en 1975 par Anouar el Sadate, parce qu’il est le chef de clan et qu’il symbolise davantage la corruption, autrement dit il est impliqué à des degrés bien supérieurs dans celle-ci que certains de ses généraux.

Hélène Bravin - Où ces militaires ont-ils été formés ? Sont-ils proches des Occidentaux ?

Emmanuel Dupuy - Ils ont été formés principalement aux États-Unis et en Grande Bretagne, et un peu en France, comme c’est le cas de l’actuel chef d’État-major, Samin Enan, qui a été stagiaire au Collège Interarmées de défense (CID) à l’École militaire.
Par ailleurs, le budget attribué par les États-Unis à l’armée égyptienne est très important, près de 1,3 milliards de $ – contre environ 6 M $ à l’armée israélienne. Cela fait d’elle un « pilier » de stabilité pour les États-Unis et, paradoxalement, un soutien important d’Israël. Par ailleurs un partenariat été mis en place avec l’OTAN depuis 2004. Les militaires égyptiens répondent donc aux critères de l’OTAN et peuvent mener des missions conjointes, notamment au niveau maritime – la dernière manœuvre remonte en octobre 2009. Et ils ont adhéré au dialogue méditerranéen de l’OTAN. Chaque année, des stagiaires militaires participent au Collège de défense de l’OTAN et participent régulièrement aux réunions de l’Allied Joint Force Command de Brunssum, aux Pays-Bas, pour leur enseignement stratégique.

Hélène Bravin - Les liens de l’armée égyptienne avec les États-Unis ont-ils beaucoup influencé son attitude ?

Emmanuel Dupuy - L’armée égyptienne est complètement influencée par les Américains. Les États-Unis veulent une transition « ordonnée » et « significative », et l’armée égyptienne les suit sur ce terrain, d’autant plus qu’elle ne veut pas être confrontée à un bain de sang qui risque d’être plus grave qu’en Tunisie. Par ailleurs, les États-Unis voient d’un mauvais œil que l’armée utilise l’armement payé sur ses deniers pour tirer sur la population. Si l’armée s’aventurait à le faire, cela donnerait des arguments forts aux Frères Musulmans, ou à des islamistes d’autres pays maghrébins et levantins. Les États-Unis seraient montrés du doigt par des mouvements prompts à utiliser toute faille quant à la légitimité de leur action dans la région.

Hélène Bravin - Cela veut-il dire que Moubarak avait perdu la main depuis le début ?

Emmanuel Dupuy - Exactement. C’est l’armée qui décide. Les déclarations tenues par Moubarak n’engageaient finalement que lui. Il était dans la position du loup solitaire assiégé. Il ne faisait plus rien sur sa seule initiative !

Hélène Bravin - S’agissant des Frères Musulmans, beaucoup les craignent. Ont-ils des chances d’accéder au pouvoir ?

Emmanuel Dupuy - Certains, comme Hossam Zaki, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères égyptien, mettent en avant, certainement pour avoir davantage de soutien, le risque de l’installation d’un pouvoir “à l’Iranienne”. Ce cas de figure est tout simplement impossible. Tout d’abord, parce que les islamistes égyptiens ne sont pas chiites comme les Iraniens. Donc on voit mal comment une théocratie peut se mettre en place en Égypte. Il est inconcevable d’avoir un Ayatollah en Égypte.
Ensuite, les Frères Musulmans ne cristallisent pas le mécontentement populaire. S’ils participent aux élections, ils ne seront jamais majoritaires. Les Frères musulmans ne ressemblent en rien aux islamistes algériens. Ils s’apparentent beaucoup aux islamistes marocains du PJD (Parti pour la Justice et le Développement), au Parti pour la justice et le développement turc ou AKP (Adalet ve Kalkınma Partisi) à Ennadha en Tunisie. Ce sont des hommes d’affaires et des universitaires issus de l’Université d’El Azar, berceau des Frères Musulmans depuis sa création en 1928.

Hélène Bravin - Pourquoi l’armée, puisque c’est elle qui dirige, a-t-elle invité les islamistes au dialogue ?

Emmanuel Dupuy - Parce que les États-Unis ont changé complètement de stratégie vis-à-vis des islamistes. Dans les années 1980, ils ont utilisé les plus radicaux pour combattre l’URSS en Afghanistan via le réseau de Gulbuddin Hekmatyar, chef du parti islamiste Hezb-i-islami.
Ces islamistes radicaux ont estimé à partir des années 2000 qu’ils pouvaient accéder au pouvoir, et certains utilisent aujourd’hui le terrorisme et sont devenus anti-américains en visant directement la culture américaine. Il en a découlé une vive réaction américaine – considérée « disproportionnée » par beaucoup –, qui a mis sur le même plan tous les tenants d’un « islam politique ».

Aujourd’hui, il s’agit de revenir à une forme plus consensuelle. Et donc de faire participer certains islamistes au pouvoir. C’est un nouveau tournant et pari risqué pour les États-Unis. Mais ce revirement doit se faire avec beaucoup de prudence. Il s’agit de séparer le bon grain de l’ivraie… En Égypte, les États-Unis et donc l’armée estiment maintenant indispensable de faire participer les islamistes à la transition d’ici les prochaines élections présidentielles, prévues à l’automne. Il faut savoir que Barak Obama avait, depuis son discours du Caire de juin 2009, demandé au président Moubarak cette libéralisation politique, mais ce dernier ne s’est jamais exécuté, pas plus d’ailleurs que pour la mise en place du multipartisme, de la reconnaissance de la société civile… Aujourd’hui, il y a une possibilité d’ouvrir le champ politique.

Hélène Bravin - Qui pourrait finalement succéder à Moubarak ? On évoque surtout Omar Souleiman, le vice-président, et aussi Mohamed El Baradeï.

Emmanuel Dupuy - Les candidats sont nombreux. Le cas de Mohamed El Baradeï est un peu délicat. Il a un passif avec les États-Unis. Quand il dirigeait l’Agence Internationale pour l’Énergie Atomique (AIEA), il a attesté qu’il n’y avait pas d’armes de destruction massive en Irak. Cela a créé une tension avec les États-Unis. Mais le fait qu’il ait reçu le prix Nobel pour la Paix, comme Barak Obama, peut jouer en sa faveur. Reste la question de sa popularité en Égypte. Il a été en exil à Vienne pendant de longues années, et très peu de personnes le connaissent en Égypte.
On pense aussi au général Sami Enan, le chef d’État major, très apprécié par les États-Unis mais aussi par les Frères Musulmans. Également à Amr Moussa, ancien ministre des Affaires et actuel Secrétaire général de la Ligue Arabe. Enfin, il y a Omar Souleiman. Celui-ci a de grandes chances de devenir Président. Il est un ami « fidèle » des États-Unis.

Hélène Bravin - Omar Souleiman, que l’on cite régulièrement comme futur président, peut-il s’entendre avec les Frères Musulmans vis-à-vis desquels il a mené une répression sévère en tant que chef des Services de renseignements ?

Emmanuel Dupuy - Souleiman peut s’entendre avec tout le monde, même avec les Frères Musulmans. Il a aussi un autre atout : les États-Unis ont besoin pour Israël de dirigeants qu’ils connaissent bien. Et c’est le cas d’Omar Souleiman, qui durant de nombreuses années a été le négociateur principal entre les Égyptiens, les Israéliens et les Palestiniens.
Aujourd’hui, les États-Unis n’ont plus d’interlocuteurs crédibles en Israël en faveur d’une solution négociée avec l’Autorité Palestinienne. En effet, Israël n’a aucunement respecté ce qui a été dit à la conférence de Washington du 27 septembre 2010 : dialogue politique approfondi, déclenchement d’un calendrier visant à la reconnaissance de l’État Palestinien, gel des constructions…
Ehud Barak ne fait plus partie du parti travailliste. Il a créé sa propre dissidence. Binyamin Netanyahu est plus proche des Républicains que des démocrates ; Avigdor Liberman, leader du parti « Israël Beiténou » et ministre des affaires étrangères, est très controversé par les États-Unis. Et enfin Tzipporah Malkah « Tzipi » Livni, pro-dialoguiste, a été complètement marginalisée de la scène politique. Il s’agit donc pour les États-Unis de ne pas avoir à gérer des problèmes supplémentaires avec des dirigeants égyptiens avec lesquels ils n’auraient aucun lien, ou peu de relations. Et cela pour continuer ce qui est le credo des États-Unis dans la région : « Business as usual » !

Entretien réalisé par Hélène Bravin


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