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Ibrahim El Ali

- Militant humanitaire et écologiste libanais : « À quand “le Grenelle” du Liban ? »

Liban | 14 juillet 2009 | src.Fondation El Ali
Sénégalais de la communauté libanaise de Dakar, Ibrahim EL ALI est à la croisée de l’Afrique et du Moyen-Orient… Ses actions ont pour scène les deux continents. En Afrique, au côté de son frère Haidar El Ali, il s’est engagé dans la défense des dauphins et des espèces protégées dans le cadre de l’association Océanium (www.oceanium.org). Au Liban, où il est allé pour la première fois il y a cinq ans seulement, il a découvert une « Terre Sacrée », la capitale de la biodiversité du Moyen-Orient. Et il a décidé de protéger cette terre et son riche patrimoine écologique. Son ONG, Mawassem Khair, Moisson de la bienfaisance, en coopération avec la FINUL, a participé au déminage du Sud-Liban, au reboisement de la région et la lutte contre les incendies…

Ibrahim-El-Ali - © DR

UNE CATASTROPHE ÉCOLOGIQUE DE GRANDE AMPLEUR : LES FEUX DE FORÊT AU LIBAN

Témoignage, par IBRAHIM EL ALI (Texte écrit en avril 2008)

Aux premiers frémissements de l’été 2007, dès le premier incendie apparu au Liban, réduisant à néant tous mes efforts de reboisement et dévoilant le dénuement complet des actions de prévoyance et de secours pour lutter contre les feux de forêt, j’ai compris l’urgence d’élaborer un projet qui s’intitule :

« Renforcement de la capacité d’action des Sapeurs-Pompiers du LIBAN à la lutte contre les feux de forêts, dans le cadre de la préservation de l’environnement et des populations », en collaboration avec une ONG française Pompiers de l’urgence à l’international, dirigée par le Commandant Philippe BESSON, et les services ACM (Actions civiles-militaires) des forces françaises de la Finul pour l’acheminement du matériel et l’assistance dans les Zones où ils sont affectés dans le cadre de la Finul.

Donc l’objectif est d’envoyer au Liban, dans un premier temps, dix camions pompiers et des véhicules ambulances, de former et d’assister les volontaires pompiers et constituer une équipe spécialisée dans la protection de notre patrimoine forestier et renforcer notre défense civile.

Depuis Paris, j’assistais désemparé, à une véritable apocalypse écologique. Notre pays se consumait – « Liban brûle t’il ? » –, 15 % de son paysage vert flamboyait en deux jours, n’épargnant aucune région. Akkar dans le Nord, le secteur du Metn au nord-est de Beyrouth, la ville de Rashayya dans l’est de la vallée Bekaa, dans la ville de Barouk sud-est Chouf au Liban.

Le feu embrasait toutes les régions des protagonistes de la crise Libanaise comme pour leur souffler « unis ou réduits en cendre » la République du cèdre se transformerait t-elle en « République de cendre », comme lue titre si bien Issa Goraieb dans l’Orient le jour. Deir al Kamar brûle au sud-est de Beyrouth dans un site faisant partie du patrimoine mondial de l’Unesco.

[...]

Les Phéniciens ont inventé le premier alphabet, cèdre immense composés de 22 racines qui se sont diffusés dans tous les systèmes d’écriture, à des époques et des lieux divers, habitant secrètement les méandres de la culture universelle. (C’est pourquoi le Libanais est partout chez lui.) Le vendeur du livre de sable de Borges, proposait à l’humanité le premier manuscrit écrit sur du papyrus en provenance de Byblos.

Cela n’est pas possible et pourtant cela fut. Le nombre de pages de ce livre était exactement infini. Aucune n’était la première, aucune n’était la dernière. « Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit pareillement infinie et n’asphyxie la planète par sa fumée. » Le Liban est ce livre. Brûlez-le et vous brûlez l’humanité.

[...]

La soif me brûlait de crier mon désarroi, ma révolte environnementaliste s’enflammait.

Partisan de promouvoir l’écologie, la francophonie et de raffermir les corps d’états consensuels et aimés de toute la population – comme les pompiers, la défense civile –, mon idéal conciliateur, unitaire, et patriotique caressait la modération dans toutes mes critiques. Le Liban a son lot d’incendiaires qui ne demandent qu’à brûler le cèdre emblématique de son drapeau.

Toutefois je veux souligner nos faiblesses en matière de lutte pour la protection de l’environnement et dresser un bilan de nos lacunes. Les chiffres ? Ils sont dans tous vos journaux, à chacun son travail, je les laisse dans le sensationnel, pour ouvrir des voies de réflexion et proposer des solutions. Je lis : plus de 2 200 hectares d’arbres forestiers partis en fumée en quelques heures, 240 incendies dans tout le Liban. Avions-nous besoin encore de ces tristes records ? Déjà les feux de forêts pendant l’été avaient dépassé proportionnellement ceux de la Grèce, qui a scintillé devant toutes les télés du monde.

Un commandant belge responsable de l’information auprès de la Finul me disait « Ibrahim, je croyais que le Liban était aussi grand que la France », tellement nous occupions les devants de la scène. Dans le concert mondial, le Liban est partout ambassadeur de l’apocalypse.

Nos cèdres millénaires, s’ils en reste, sont épuisés ; nos montagnes, miroir biblique de la beauté, sont devenues rachitiques comme un mannequin anorexique. Nos champs sont minés, nos océans mazoutés, abouliques et sans vie, nos forêts ardées, maintenant se consument.

Ö Prophète Moise, toi qui voulais passer là-bas et voir cet heureux pays et cette heureuse montagne, le Liban (Dt 3,25) ! Notre jeunesse crie khalass, eux qui représentaient le raffinement de la culture et l’élite du savoir désertent le pays et sont pompés par les pays du golfe pour un salaire idoine à la misère.

Que se trame t-il ? Que nous ourdissent-elles, ces grandes puissances affamées du pétrole moyen-oriental ? Outre qu’ils ont poussé les Chrétiens du Liban à abandonner le pays après la guerre civile, pensent- ils nous vider le sud en y vomissant 3 millions de bombes à sous- munitions juste les derniers jours de la guerre ? Quelle efficacité militaire ! Je vous laisse réfléchir et retourne à mes préoccupations environnementalistes...

Juste un rappel : le Liban même désuni n’est pas un plateau de jeu d’échec où se jouent les machinations secrètes du « qui va dominer le monde. » Le Liban est la demeure du Premier et du Dernier, terre sacrée du Levant et du souffle tendre du zéphyr, pays du « par le figuier et l’olivier, du Coran ». Habacuc 2.17 « Car les violences contre le Liban retomberont sur toi. Et les ravages des bêtes t’effraieront. Parce que tu as répandu le sang des hommes. Et commis des violences dans le pays. Contre la ville et tous ses habitants. »

Plus de 240 foyers d’incendies sur tout le territoire et en deux jours ! Il y a de quoi se poser des questions et analyser les raisons de ces brasiers.

[...]

Que ce soit en réalité une nouvelle forme de guerre de nature environnementale, qui continuerait a attiser le climat chaotique du pays, en même temps déstabiliser et décourager nos élites intellectuelles en les poussant à abandonner le navire, ou créer des champs de visibilité pour une surveillance totale du pays. Pendant la guerre, toutes nos forêts ont été brûlées par des bombardements avec des armes incendiaires pour laisser les MK, dromes de surveillance annonciateurs de la mort, avoir l’œil sur tout.

Notre eau est pillée alors que les municipalités n’ont plus le droit de faire des forages pour simplement boire de l’eau potable, et d’ailleurs où a-t-on vu de l’eau potable au Liban ? 80% de nos maladies proviennent de la qualité de l’eau, et personne ne fait rien, les troubles politiques de ce pays ne sont pas une excuse à l’inertie. Bref ceci était une parenthèse...

Ou bien une autre stratégie consisterait à laisser les médias et l’opinion publique internationale se lasser des problèmes libanais, les abandonnant ainsi devant une nouvelle grande calamité en préparation. Qui se soucie des vingt morts quotidiens en Irak, les télévisions n’en parlent même plus. Que dire des Palestiniens ?

Si cette version se confirmait après les enquêtes, ce serait le signe précurseur de l’imminence d’une nouvelle guerre. Ou une autre forme de guerre : la guerre écologique. On a bien vu pendant le premier retrait plus de 400 camions piller de la terre bien rouge et riche du sud Liban ; et que dire de notre eau, de cette montagne Jabal cheik que mes pieds n’ont jamais foulé… j’en passe et j’en passe….

Loubnan Loubnan ! Ezéchiel nous avertissait dans son verset 17.3. Tu diras : Ainsi parle le Seigneur, l’Eternel. Un grand aigle aux longues ailes, aux ailes déployées, couvert de plumes de toutes couleurs vint sur le Liban et enleva la cime d’un cèdre.

Que des incendies soient causés par les magnats de la mafia locale, épousant à merveille des épisodes du trouble politique, pour agrandir leur surface de carrière et blesser à nouveau nos magnifiques montagnes bibliques et transformer le pays du Liban, pays du lait et du miel, en un immense gruyère immonde et désolant.

[...]

La reconstruction du pays dans un temps record a été très consommatrice d’eau, de sables du littoral et gravats des carrières, l’environnement au Liban est la plus grande victime de la guerre, tant en ce qui concerne les dommages directs comme les feux de forêts, les mines et autres bombes phosphoriques, la pollution de la mer par l’or noir déversée en abondance dans notre éco-systeme marin. A quand « le Grenelle » du Liban ? Il faut souligner ici, que nos maisons se reconstruisent à grande vitesse, mais que fait-on pour rétablir un environnement viable au Liban ?

Que des incendies soient causés par la maladresse et la bêtise humaine, là encore, notre responsabilité n’en est point diminuée. Il faut savoir que les terrains agricoles, ou les bords de route n’ont pas été débroussaillés, à cause de la peur des mines à sous-munitions, et les plantes n’ont pas été arrosées, toute l’eau est partie pour le béton.

[...]

Dans nos villages il y a trois secteurs d’activités : Le commerce de proximité : celui-ci a souffert vu l’abondance des aides alimentaires d’urgence à la population. La construction : qui vit essentiellement des maisons de luxe construites par les ressortissants Libanais à l’étranger : on connaît les dommages pour l’environnement d’une reconstruction rapide. Et enfin la petite exploitation agricole : qui elle a tout perdu entre les divers incendies et les champs truffés de mines.

[...]

Ici je vais parler de la responsabilité de la population, qui elle aussi reporte soit sur la municipalité, soit sur l’État, la responsabilité de tous ses malheurs. Concernant le ramassage des ordures et une forme de discipline élémentaire d’attitude écologique, regardez nos rivières et vous allez comprendre.

Ce qui est le plus surprenant, c’est que le Libanais est très regardant sur son espace intérieur, et aime montrer le luxe dans son environnement privé, mais dés qu’il sort de chez lui, l’espace public devient un déversoir sur toutes ses formes.

Ici l’individualisme du Libanais ressort. Quand comprendra t-il que sa terre aura plus de valeur si elle n’est pas polluée ?

Nous, écologistes, devons assister les municipalités en traitement des déchets et eaux usagées qui finissent tous dans la montagne, puis dans nos nappes phréatiques, et nos rivières : la pollution est partout au Liban. Il faut un appel à un éveil urgent des mentalités, en utilisant le canal des réunions religieuses, de la presse qui a un rôle capital à jouer , et enfin donner à l’école, dès le jeune âge, des formations sur les attitudes écologiques à adopter pour préserver notre terre Liban, pour les générations futures.

Responsabilité de l’État : le ne vais pas épiloguer longtemps, je préfère agir que critiquer et puis la liste est si longue qu’il me faudrait en écrire autant, les feux de forêts ont parlé à ma place. Les braves et héroïques pompiers de la défense civile ont fait un travail remarquable, et n’ont pas trouvé sur la route du feu des chemins d’accès, ni ne disposent d’un matériel adapté. L’État détient dans ses tiroirs des études financées par des organismes internationaux FAO sur la protection des forêts contre l’incendie et des fiches techniques pour le bassin méditerranéen.

À quoi peut bien servir une étude s’il n y a pas de réalisation sur le terrain ?

Autre chose, il y a des aberrations que je ne puis taire. Pouvez-vous imaginer que la défense civile d’une ville comme Tyr possède uniquement deux véhicules de pompiers, et une ambulance offerte par un riche Libanais d’Abidjan, et que ces véhicules sont obligés de remonter sur Beyrouth même pour changer l’huile des véhicules ? Et être immobilisé ainsi pendant trois semaines ? Pourtant les pompiers de Tyr comptent 27 jeunes volontaires héros de la nation qui ne demandent qu’à être bien assistés. Ici une réorganisation plus efficace et une décentralisation des centres de décision s’avèrent urgentes.

« Le jour où le Seigneur t’aura donné le repos…. Tu entonneras cette chanson sur le Roi de Babylone : Comment a-t-il fini l’oppresseur ? Comment a fini son arrogance ? Le Seigneur a brisé le bâton des méchants, le gourdin des dominateurs, qui frappait les peuples avec fureur… Toute la terre se repose enfin tranquille. On éclate en cris de joie. Même les cyprès se réjouissent à cause de toi et, depuis que tu es étendu, les cèdres du Liban disent : Il ne montera plus, celui qui venait nous abattre. » (Isaïe 14, 3-8)

Ibrahim EL ALI

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