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Ibrahim El Ali, militant humanitaire et écologiste :
« Le Liban doit cesser d’être une poubelle ! »

Liban | 19 décembre 2009 | src.Fondation El Ali
Beyrouth - Fondateur, il y a cinq ans, de l’ONG, « Mawassem Khair - Moissons de la bienfaisance », Ibrahim El Ali a participé au désamorçage de plus de 4 000 bombes au Liban du Sud, avant de se tourner vers l’activisme écolo-citoyen. Veille sur la pollution des fleuves et de la mer, actions collectives de sensibilisation et de nettoyage, protection des forêts libanaises… Ibrahim ne cesse d’élargir le champ de son action. Entretien.



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Ibrahim El Al en opération de nettoyage avec une équipe de bénévoles de l’association « Mawassem Khair » – « Moissons de la bienfaisance » - © Fondation El Ali

Ibrahim, quel est l’objectif de votre ONG « Mawassem Khair » – « Moissons de la bienfaisance » ?

Ibrahim El Ali - La mission que nous nous sommes assignée est de faire découvrir et sauvegarder ce patrimoine de la biodiversité et la richesse de notre nature.

Membre de la communauté Libanaise du Sénégal, j’ai commencé mes actions en Afrique avant de me consacrer exclusivement au Moyen-Orient… Là-bas, au côté de mon frère Haidar El Ali, je me suis engagé, dans le cadre de l’association Océanium, dans la défense des dauphins et des espèces protégées, puis dans l’effort de reboisement.

Au Liban ensuite, où je me suis rendu la première fois il y a cinq ans seulement, accompagnant mon père , à la suite du décès de ma mère. Le Liban a été pour moi une révélation : j’y ai découvert une « Terre Sacrée », capitale de la biodiversité du Moyen-Orient, et je me suis, depuis lors, engagé dans la protection de son riche patrimoine écologique.

Mawassem Khair, Moisson de la Bienfaisance, en coopération avec la FINUL, a participé au désamorçage de plus de 4 000 bombes au Liban du Sud, au reboisement de la région ainsi qu’à la lutte contre les incendies, et surtout aux efforts de sensibilisation et d’éducation de la population aux problèmes environnementaux.

Mon grand projet actuel est de renforcer mes initiatives de reboisement du Liban, d’assister les municipalités en matière de traitement des déchets et des eaux usées, et de créer une agence d’information dédiée au développement durable et aux questions d’éco-santé au Liban.

Vous avez choisi de cibler votre action prioritaire sur la préservation des fleuves…

Ibrahim El Ali -Le Liban, contrairement à ses voisins, dispose d’abondantes ressources en eau. Ses fleuves sont à l’image des nombreux paradoxes de notre pays. Que ce soit notre eau, nos montagnes, nos plantes et fleurs, notre littoral, nos oiseaux migrateurs, ou la faune sauvage – affluence du trésor de la biodiversité du Moyen Orient et gâchis permanents causés par la cupidité –, l’écosystème libanais paye un lourd tribut à cause des solutions de facilité et du manque d’implication d’un gouvernement encore instable, davantage inquiet de son maintien et soucieux des questions de sécurité, que de développement durable qui est pourtant parti intégrante de la sécurité humaine.

Le Liban est composé de plus de 2000 rivières et de 40 fleuves dont 17 pérennes – dont le Nahr Litani, l’Oronte, Nahr Awali, Nahr Ibrahim, Nahr Abu Ali… – ainsi que 23 saisonniers.

Les principaux polluants sont de nature agricole, avec l’azotate et le phosphore, par les engrais et les différents pesticides de nature industrielle, les lacunes en matière d’évacuation d’eaux usées et enfin de déchets physiques de toute sorte. L’eau est la plus grande richesse des décennies à venir, protégeons-la pour en tirer les fruits demain.

Quelles sont les activités qui polluent le plus ?

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Ibrahim El Ali, Fondateur de l’ONG, « Mawassem Khair - Moissons de la bienfaisance » - © Fondation El Ali

Ibrahim El Ali - L’agriculture, comme je le disais tantôt, avec son surdosage en pesticides n’est certainement pas le dernier des facteurs. Savez-vous qu’en France, 70 produits sont acceptés comme pesticides alors qu’au Liban, nous en avons plus de 130 homologués, sans parler des produits de contrebande !

L’activité industrielle à proximité des villes a aussi une grande part de responsabilité, en se débarrassant de ses surplus toxiques, de peintures, d’huile de vidanges –hautement cancérigènes faute d’installations prévues pour leur récupération... Les déchets domestiques, les déchets sanitaires, les rejets des déchets d’hôpitaux, l’évacuation des égouts dans les fleuves, en zone urbaine ou dans les campagnes constituent un fléau. Les fosses septiques dans nos maisons laissent s’infiltrer les déchets et matières fécales dans les nappes souterraines. Enfin, soulignons notre mauvaise habitude de tout déverser dans les fleuves après nos pique-niques familiaux.

Quels sont les fleuves les plus pollués ?

Ibrahim El Ali - Nahr Ghadir qui traverse le sud de Beyrouth, pourrait battre le record du monde du fleuve le plus pollué, et le plus propre à mon sens serait le fleuve Wazani, car il y a très peu d’agriculture à proximité ; on y trouve même des poissons et une faune abondante.

Ce que l’on peut dire sur le sujet, c’est qu’il y a disparité du dosage de polluants sur les différents fleuves. Le Ministère de l’environnement a fait des études en 2006 et leur observation sur cinq captages indique que les fleuves de Damour, d’Awali, de Beyrouth et du Litani présenteraient un déficit en oxygène, entraînant un phénomène d’eutrophisation qui est principalement provoqué par une augmentation des niveaux de nitrate et de phosphate et par une influence négative sur la vie de l’eau.

En effet, en raison de l’enrichissement, les plantes aquatiques, telles que les algues se développent de façon intensive. Par conséquent, l’eau absorbe moins de lumière et certaines bactéries aérobies deviennent plus actives. Ces bactéries abaissent les niveaux d’oxygène à un tel niveau que seules les bactéries anaérobiques peuvent être actives. Ceci rend la vie dans l’eau impossible pour les poissons et les autres organismes. Et les déchets qui peuvent être décomposées par des bactéries sont gourmands en oxygène.

Cependant la demande de nitrogène est importante dans les fleuves de Damour et d’Awali. En outre, le fleuve d’Awali sollicite du phosphore, au contraire des fleuves de Beyrouth et du Litani. Malheureusement, ce déséquilibre écosystémique des fleuves cause des épidémies.

Qu’en est-il de la pollution maritime, sur la côte libanaise ?

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Vue d’une pollution de la côte libanaise - © Fondation El Ali

Ibrahim El Ali -Quiconque se baigne dans la mer Méditerranée libanaise a de fortes chances de tomber sur des ordures, et plus on remonte vers le nord, plus les concentrations sont fortes à cause du courant qui ramène tout de Tyr à Tripoli.

Il y a 33 unités de résidus par mètre carré d’eau, sans oublier les dommages occasionnés par les plastiques, confondus avec les méduses dont se nourrissent nos tortues, dauphins et les oiseaux migrateurs.

L’état du fleuve Ghadir qui traverse le sud de Beyrouth, notre montagne d’ordures de Saida, et celle de Ras al Ayn au dessus de la source d’eau qui alimente toute la ville de Tyr : voilà trois exemples qui résument toute la problématique de l’environnement au Liban.

Tous ces déchets se jettent à volonté dans la mer. Une mer déjà largement polluée par la destruction des réservoirs d’hydrocarbures de la centrale de Jiyeh, vomissant plus de 15 000 tonnes de mazout sur notre littoral. Outre nos vies et nos maisons, notre nature a subi de lourds dommages et ceux-ci perdurent.

La reconstruction après la guerre s’est caractérisée par une surconsommation en eau et surtout en sable du littoral, véritable filtre empêchant toute la salinité et la pollution marine de remonter dans nos fleuves. Les produits chimiques des bombes se retrouvent dans nos nappes phréatiques, et enfin, sont responsables en partie des feux de forêt.

Espérez vous un soutien de la communauté internationale sur cette question, voire de l’UPM en particulier ?

Ibrahim El Ali -La fragilité politique du Liban le transforme en dépotoir : le Liban est dans la confluence du trafic des tankers de pétroliers qui y déversent allègrement tout leur surplus. Chaque année, 400 000 tonnes d’hydrocarbures sont déversées de façon illicite dans la Méditerranée, jusqu’à 10 grammes d’hydrocarbures par litre.

Les sources de pollution les plus directes sont les fleuves et les systèmes qui drainent les eaux usées des zones urbaines pour les déverser en mer. Quand aurons-nous enfin nos stations d’épuration d’eaux usées ?

La mer Méditerranée est la plus polluée du monde, son nettoyage doit constituer une priorité de l’Union Pour la Méditerranée (UPM). Tout le monde a compris les interdépendances en matière d’écologie : un sac de plastique qui tombe à Saida peut se retrouver à Marseille.

A-t-on évalué les conséquences de cette pollution sur l’environnement et sur la santé du citoyen ?

Ibrahim El Ali -J’ai toujours été frappé par le taux élevé de cancer au Liban, alors que notre régime alimentaire est proche du régime crétois, considéré le meilleur au monde…

La pollution de l’eau au Liban en est certainement l’une des causes. La pollution des fleuves est un véritable danger pour la santé, la proximité des habitations sur le fleuve traversant les villes fait que l’effusion des produits PCB ou encore polychlorobiphényles, classés comme polluants organiques persistants (POPS) et employés industriellement comme additifs dans les peintures, les encres et les huiles mécaniques, sont très peu biodégradables, et hyper cancérigènes.

Les bactéries, les virus, les protozoaires et les vers parasites qui se développent dans les égouts et les eaux usées non traitées et l’accès à une eau potable de mauvaise qualité – pratiquement partout au Liban –, entraînent toutes sortes de maladies (diarrhée, dysenterie, gastroentérite, etc.). Outre le cancer, de nombreux patients sont atteints par l’hépatite A et la typhoïde. Ceci se vérifie plus au nord et au sud, régions recevant l’eau potable avec parcimonie. Songez que l’on boit encore dans ces régions de l’eau de pluie stockée dans des cuves en béton pendant toute l’année, sans aucune forme de traitement.

Enfin, les composés radioactifs hydrosolubles peuvent causer des cancers, des malformations chez les nouveaux-nés et des modifications génétiques, et sont donc des polluants de l’eau très dangereux.

L’actualité nous parle de produits hautement radioactifs destinés à l’agriculture, contenant un cobalt-36 source de -60 capable de tuer une personne en quelques minutes. Ce produit devait être utilisé pour un projet de lutte contre les mouches qui détruisent les récoltes, en particulier les pommes. Je trouve cette information vraiment très inquiétante. Toutes les formes de pollution finissent dans l’eau puis affectent notre santé. Comment pouvons-nous raisonnablement penser que seuls les poissons des fleuves vont mourir et que cette pollution nous épargnera ?

Quelle est la part de responsabilité du gouvernement dans cette lutte contre la pollution ?

Ibrahim El Ali -Je ne voudrais pas trop accabler de reproches le gouvernement libanais qui, d’une part, se débat pour survivre dans un contexte politique interne et régional compliqué, et qui, d’autre part, n’ose pas prendre de mesures courageuses de crainte que cela ne contrevienne aux intérêts des paysans, déjà très affectés par la crise. Une telle option lui ferait perdre encore plus de crédit auprès des populations rurales.

Les rapports du CNRS rattaché au Premier ministre sont formels et font le détail précis de toutes les formes de pollution dans notre agriculture et dans nos sources d’eau. Les mesures à prendre sont connues par nos scientifiques mais la stabilité sociale déjà ô combien fragile dans notre pays, ligote le gouvernement. Qui osera toucher aux subventions sur le tabac qu’on finit par brûler, ou imposer une agriculture biologique et travailler pour un Liban écologique ?

Quelle est la responsabilité du citoyen qui ne paie pas ses factures d’eau tout en augmentant son débit, qui déverse toutes ses poubelles dans nos fleuves ?Combien de maires ont détourné des licences de forage des municipalités dans leur villa ?

En matière d’environnement, la responsabilité incombe avant tout à nos curés et « sayyids », à nos municipalités, à nos instituteurs. Le travail doit être fait au niveau de la société civile pour parvenir à responsabiliser le citoyen, en menant des campagnes efficaces de sensibilisation et à condition de rétablir l’équilibre de la distribution de l’eau dans les différentes régions et d’assurer une meilleure gestion des deniers publics. Le principal effort doit être consenti par l’Etat qui doit rester exemplaire pour que nos municipalités si pauvres en moyen financiers finissent par se mobiliser… Il n’est pas interdit de rêver !

Concrètement , quels sont les projets à court terme de votre association ?

Ibrahim El Ali -Trois projets nous tiennent à cœur. Le premier est le nettoyage du Nahr Ghadir descendant le Chouf pour traverser les quartiers populaires du sud de Beyrouth avant de se jeter dans la mer. Ce fleuve est un « poison ambulant », et concentre toutes les formes de pollutions qui existent au Liban. On y trouve des concentrations très élevées de métaux lourds, du nitrate, des bactéries, source de maladies pour les riverains.

Pour nettoyer ce fleuve efficacement, il faut impérativement sensibiliser du même coup les paysans qui fournissent le maraîchage de Beyrouth en utilisant des pesticides et des engrais à fortes doses, les industriels du Chouf et de la région de l’aéroport, qui utilisent ce fleuve comme poubelle de leurs produits toxiques, et enfin la plus forte démographie de tout le Liban, qui vit dans ces quartiers et qui y jette soit ses détritus, soit ses eaux usées.

Notre deuxième projet est un vaste programme de reboisement.

Et le troisième : ajouter deux réserves ou parcs nationaux au programme du ministère de l’environnement. L’un serait la forêt de pins de Jezinne, le second cette magnifique forêt riche en biodiversité de wadi hjer, partant de Zawtar à Majdal dans la région de Nabatiyé, et y développer l’écotourisme.

En savoir plus : Fondation El Ali

Contatct : Ibrahim.el.ali [arobase]gmail.com

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