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Frédéric Mitterrand

- Frédéric Mitterrand, ministre français de la Culture :
« La Tunisie que j’aime »

Tunisie | 10 août 2009 |

Un livre de Frédéic Mitterrand
dédié à son amour
pour la Tunisie

« J’ai aimé la Tunisie bien avant de la connaître. Enfant, j’étais fasciné par les campagnes d’Hannibal et par la résistance acharnée de Carthage à l’impérialisme romain.

Les mornes leçons de latin s’éclairaient tout d’un coup lorsque Jugurtha, le roi numide, s’écriait en quittant Rome : « Quelle ville vénale ! », ravi du bon tour qu’il avait joué en corrompant les sénateurs réputés les plus intègres.

Sur cette terre d’Afrique, on cultivait le courage et l’astuce, ces deux vertus que prisent les lycéens timides et désireux de s’affirmer. Le vieux bey, qui semblait si affable, et sa cour rutilante m’apparaissaient aux actualités comme des personnages d’un conte de fées exotique, et mon père me parlait de Bourguiba et des patriotes avec toute l’estime qu’un homme de gauche portait aux militants de l’indépendance ; je me souviens de sa tristesse lors de la chute de Pierre Mendès-France et de ce qu’il m’avait expliqué : « Grâce à lui, tu vois, on s’est réconciliés avec les Tunisiens ». Moi, je n’avais pas remarqué que nous avions peut-être été fâchés, à moins qu’il y ait eu encore un problème avec Viviane Romance, la vamp fatale de La Maison du Maltais, que je venais de voir à la télévision et qui avait fait les quatre cents coups dans un bordel de Sfax.

C’était d’ailleurs plausible comme motif de dispute, puisqu’on voyait souvent Sfax sur les cartes de la météo pour montrer qu’il y faisait toujours beau quand on gelait à Paris. Pour un gamin de dix ans, un pays qui abritait des belles aventurières comme Viviane Romance et où le soleil brillait en plein hiver valait bien qu’on se donne du mal pour ne pas se fâcher durablement. Ensuite, quand mes frères ont commencé à parler de Claudia Cardinale avec plein de sous-entendus et des rires étouffés, j’ai été encore plus convaincu : un pays où, en plus, les belles filles respirent la joie de vivre et la gentillesse…

C’est avec ma mère que je suis venu en Tunisie pour la première fois. Elle y était reçue chaque été depuis plusieurs années déjà par Leïla Menchari, qui la traitait avec une hospitalité magnifique dans sa maison de rêve de Hammamet. On ne pouvait pas souhaiter de meilleure introduction, le raffinement sans le snobisme, la culture dans toutes ses composantes : la connaissance de l’Histoire, un Islam de l’amitié et de la tolérance, le respect fervent des arts populaires, les fixés sur verre, les jardins, les briks au thon, les récits de la Médina de Tunis et les souvenirs des innombrables voyageurs qui ont tous apporté quelque chose et enrichi la mémoire collective. Enfin, les voyageurs que nous aimions, artistes ou intellectuels plutôt que prédateurs ou militaires.

Ensuite, j’ai beaucoup voyagé à travers la Tunisie, privilégiant la solitude et les moyens de transport modestes, partageant les louages avec les familles, visitant un à un les charmants musées si bien tenus et émouvants que l’on trouve dans tous les lieux où l’Histoire est passée, et le Dieu de tous, quel que soit son nom, sait combien ils sont nombreux dans ce faux petit pays qui est tout de même aussi grand que la Grèce (et je n’ai jamais entendu quiconque commenter les dimensions de la Grèce !).

Au contact des gens, si divers et en même temps si légitimement fiers d’être tunisiens et d’avoir accompli autant d’avancées sociales dans le monde arabo-musulman, comme l’atteste par exemple l’égalité entre les femmes et les hommes, j’ai retrouvé une atmosphère de solidarité et une chaleur humaine qui me manquaient en France. A travers mes périples, j’ai aussi pu mesurer tout ce qu’un peuple au travail est capable d’accomplir ; au cours de ces vingt dernières années, les pistes sont devenues des routes, l’électricité est parvenue jusque dans les villages les plus reculés, l’école et le dispensaire se sont répandus partout et cependant l’âme secrète à la fois méditative et joyeuse ne s’est pas évaporée avec le progrès comme dans tant d’autres pays où la frustration, l’intolérance et la violence ont accompagné des tentatives de modernisation traumatisantes et brutales. Bien plus, la création artistique tunisienne s’est fait connaître au-delà des frontières ; le cinéma qui affirme une très forte identité, le théâtre qui interpelle avec acuité la société, la musique consacrant un véritable dialogue entre les deux rives de la Méditerranée, la peinture riche d’une longue histoire et d’une tradition d’ouverture, la danse contemporaine consacrée par une biennale remarquable. Et dans chacun de ces domaines, les femmes jouent un rôle de premier plan sans manifester le moindre complexe vis-à-vis des hommes ou d’un passé qui ne les aliène plus. Interrogez les plus rigoristes des fonctionnaires internationaux, ils vous confirmeront que le pays a surmonté, à force de travail et d’habileté, la modicité de ses ressources naturelles en parvenant à assurer un niveau de vie nettement supérieur à celui d’autres pays qui disposaient a priori d’atouts économiques plus favorables ; par mansuétude, on ne dira pas lesquels : le premier de la classe a autre chose à faire que de s’endormir sur ses lauriers en regardant de haut ceux qui réussissent moins bien.

Comme dans toute nation dynamique et en plein mouvement, il reste évidemment encore bien des choses à accomplir, mais c’est aux Tunisiens eux-mêmes d’en décider. Ils sont bien trop avisés pour ne pas entendre ce qu’on peut leur dire, à condition qu’on s’adresse à eux dans un esprit d’estime et de respect et qu’on honore la confiance qu’ils accordent spontanément à tous ceux qui s’intéressent à eux et qui les aiment. Dans un monde lourdement travaillé par le fanatisme et la tentation de la violence, la Tunisie est un pays de paix, qui mérite largement qu’on ait foi en son avenir.

Férédéric MITTERRAND
Source : la revue pour l’Intelligence du monde n°7, mars-avril 2007

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