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« Les égarements de la diversité », ou comment les habitudes de pensée ont la vie dure

Liban | 14 juillet 2009 | src.Source : Amin Maalouf
Souvent me revient à l’esprit une anecdote qui se racontait aux États-Unis du temps de la ségrégation ; celle d’un chauffeur d’autobus qui avait l’habitude de placer les passagers en fonctions de leur couleur, les Blancs à l’avant, les Noirs à l’arrière. Un jour, son patron le prend à part et lui explique que les temps ont changé, et qu’il doit modifier son comportement. Comme l’homme avait manifestement du mal à comprendre, l’autre lui dit : “Tu dois oublier qu’il y a des Noirs et des Blancs. Tu dois faire comme si nous étions tous bleus”. De fait, lorsque le chauffeur reprend son service, il annonce à ses passagers : “Il n’y a plus de Noirs ni de Blancs, nous sommes tous bleus… Les bleus clairs, vous vous mettez à l’avant, et les bleus foncés à l’arrière”.

Amin Maalouf © DR

Les habitudes de pensée ont la vie dure. Quand on cherche à les étouffer sous des appellations neuves, elles refont surface et s’approprient les mots respectables pour exprimer les mêmes idées honteuses. J’y repense quelquefois lorsque j’observe, en France, l’usage qui est fait de certains mots, fort respectables, justement, tels que “diversité”. Plus personne ne peut contester que la société française d’aujourd’hui soit composée d’éléments humains venus de diverses origines, porteurs de diverses appartenances, de diverses cultures. De cela, on s’en doute, je ne puis que me réjouir. Je veux dire de la diversité, et du fait qu’elle soit reconnue, promue, valorisée. Mais les vieilles habitudes de pensée, privées de respectabilité, ne meurent pas pour autant. On ne déracine pas facilement l’idée simple et carrée, enracinée dans toutes les sociétés humaines, et selon laquelle il y a “nous”, et “les autres”, et qu’il ne faut tout de même pas confondre “torchons” et “serviettes”. La vieille idée ne tarde pas à s’emparer du mot neuf pour le détourner de son rôle et lui faire dire l’inverse de ce pour quoi il a été introduit.

S’agissant du vocable “diversité”, le glissement est subtil. Lorsqu’un nouveau gouvernement est formé, et que l’on constate qu’il reflète la diversité de la société, c’est une excellente chose. Et, pour dire les choses plus directement : dans un pays où les frictions culturelles, ethniques, religieuses et sociales liées à l’immigration sont constamment sous les feux de l’actualité, se faire un devoir d’inclure dans chaque gouvernement des personnes venues d’origines diverses est, à mes yeux, parfaitement sain. Là où nous dérapons, sans nous en rendre compte, c’est quand, au lieu de parler d’un gouvernement qui reflète la diversité, nous nous mettons à parler de “ministres de la diversité”, ou de “représentants de la diversité”. En apparence, il n’y a pas là de quoi fouetter un chat. Pourtant, le sens est tout simplement travesti, retourné, inversé. Car si trois ou quatre ministres sont décrits comme reflétant la diversité, que représentent tous les autres ? La normalité ? La francité ? L’identité ? Ce n’est pas un détail mineur, c’est très exactement ce qui distingue une approche qui rassemble d’une approche qui divise.

Pour s’en convaincre, comparons ces deux affirmations : “nous sommes tous différents” et “il y a parmi nous des gens différents”. On conviendra que ce n’est pas la même chose. La première phrase signifie : nous faisons tous partie de la même collectivité, même si chacun d’entre nous est différent des autres. La seconde signifie : il y a nous, et il y a ceux qui sont différents. Dans la première, le mot “différents” est rassembleur ; dans la seconde, il est diviseur puisqu’il trace une ligne de séparation entre “nous” et ces gens “différents”.

Le mot diversité connait les mêmes égarements. Dire qu’un gouvernement reflète la diversité de la nation, c’est une idée qui rassemble ; dire qu’il y a dans un gouvernement des personnes qui représentent la diversité, c’est renvoyer ces personnes, et tous ceux qui leur ressemblent, à leur condition d’allogènes. Ce qui est exactement l’inverse de ce que l’on cherche à faire.

C’est d’abord à nous, écrivains, journalistes, citoyens responsables, de résister à la tentation de la facilité, à la tentation des formules toutes faites qui véhiculent les préjugés destructeurs, pour utiliser les mots justes qui articulent la coexistence et contribuent à bâtir un avenir de concorde.

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