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« Agora », un film sur l’extinction du phare de la connaissance d’Alexandrie et la philosophe Hypatie

Egypte | 29 mars 2010 | src.Yannick Harrel
Alexandrie - Il est de ces films épiques qui sans travestir la réalité historique ne manquent pas de placer le spectateur dans un monde du passé dont les éléments de réflexion demeurent intemporels. « Agora » est de ceux-là sans conteste, et bien qu’il passa malheureusement inaperçu lors de sa sortie sur les écrans Français au début de cette année, ce film hispano-maltais dirigé par Alejandro Amenábar est une véritable perle qu’il ne faudrait pas manquer lors de sa diffusion sur d’autres supports. La maîtrise cinématographique aidant, l’histoire d’Hypatie d’Alexandrie ne peut laisser indifférente de par le message délivré à travers les siècles.

Un contexte religieux tumultueux

Théodose Ier, dernier Empereur d’un Empire Romain autrefois unifié s’étendant des colonnes d’Hercules à l’Ibérie caucasienne, scella en l’an 391 le sort des communautés païennes en promulguant l’édit intitulé nemo se hostiis polluat insontem victimam caedat (Théodose Ier sera aussi le fossoyeur des Jeux Olympiques Antiques en proclamant leur interdiction pour prosélytisme païen en 393). Les cultes païens devinrent du jour au lendemain interdits et les temples fermés à la vénération publique des Dieux Anciens. Si Rome était de par sa place symbolique dans l’Histoire de l’Empire la première visée par ces mesures brusques comme discriminatoires, c’est Alexandrie, un foyer civilisationnel riche des trésors contenus au sein de sa bibliothèque qui devait subir le plus durement les conditions de cette disposition impériale.

Or à la même période professait au sein de la rayonnante cité méditerranéenne une femme dont l’on saluait tout autant la grande beauté que l’étendue des connaissances scientifiques : Hypatie. Fille de Théon directeur du musée d’Alexandrie, institut de savoir à travers sa fameuse bibliothèque comme lieu de cérémonie puisque servant à célébrer les cultes d’Osiris, d’Isis et de Sérapis (d’où le nom de sérapéum pour désigner les temples lui étant dédiés).

Hypatie en tant qu’adepte de la pensée néoplatonicienne, s’employait à propager la connaissance antique à ses disciples tout en menant ses travaux sur les mathématiques, l’astronomie et la philosophie. Pendant que sur l’Agora la tension montait crescendo entre chrétiens et païens. Les premiers enhardis par leur force numérique de plus en plus consistante et les gestes conciliants puis adjuvants du pouvoir politique, les seconds de plus en plus anémiés et inconscients du ressort fondamental de ce monothéisme à vocation universelle (le confondant à tort sur ce point avec le judaïsme qu’ils connaissaient depuis longue date).

C’est à ce moment précis que le réalisateur chilien décide de nous emmener dans une Alexandrie magnifiquement reconstituée offrant pour le plus grand plaisir des yeux son phare grandiose et son impressionnante bibliothèque.

Bataille pour les âmes et la connaissance

Le parti pris d’Amenábar l’emmène à s’immiscer dans l’intimité des relations entre Hypatie et ses disciples dont on sait par des sources vérifiées que l’un deviendra évêque de Ptolémaïs (cité sise en Cyrénaïque) et l’autre préfet d’Alexandrie (gouverneur de l’Egypte), continuant malgré leur conversion à entretenir de très respectueuses relations avec leur ancien professeur.

Tout le talent du réalisateur est justement de ne pas franchir la ligne rouge versant dans la fiction en proposant une oeuvre collant aux faits et (nombreux) personnages historiques. Non sans amener le spectateur à s’interroger sur plusieurs thèmes sans pour autant tomber dans une logorrhée intellectuellisante à l’extrême. Tout comme il nous amène à se replonger avec délice dans les recherches scientifiques et philosophiques fondamentales de cette époque où l’explication de l’univers pouvait être la quête d’une vie. C’est notamment l’un des temps forts du film où Hypatie sommée par les dignitaires de l’Eglise de choisir quelle religion elle doit embrasser répondra que son seul choix ne saurait être que la philosophie.

Îlot de réflexion au sein d’une Alexandrie en proie à la pression comminatoire d’une religion rompant avec la tolérance habituelle des païens, le musée édifié par Ptolémée Ier sera comme une flamme vacillante au milieu d’un tourbillon de fanatisme illustré par les imprécations du patriarche Théophile puis de son neveu l’évêque Cyrille fort de la mobilisation de ses moines du désert de Nitrie, appelés parabolani (ou parabolants en français). Le couvercle qui menace d’étouffer Alexandrie s’avance inexorablement tout le long du film, provoquant chez le spectateur un sentiment latent d’asphyxie qui trouvera un achèvement symbolique en fin de métrage.

Autour de ce décor, les acteurs s’en donnent à cœur joie tant on les sent bien en phase avec le sujet : que cela soit Michael Lonsdale que l’on retrouve avec plaisir dans le rôle clef de Théon, Max Minghella campant de façon efficace un esclave christianisé mais torturé en son for intérieur, Oscar Isaac interprétant avec réussite le gouverneur Romain esseulé au centre de l’intrigue et bien entendu Rachel Weisz que la lourde tâche d’endosser le rôle principal n’a pas écrasé pour notre plus grand plaisir de cinéphile. Hypatie ne peut dès lors que nous apparaître comme une femme séduisante à plusieurs égards dépassant le strict cadre de la beauté physique en dégageant ce charisme hors pair de par sa liberté de pensée comme par sa soif de culture le tout couronné par la fermeté de son courage et ce alors que le monde bascule autour d’elle.

Extinction des feux du savoir

Que l’on songe au saccage de la bibliothèque d’Alexandrie par les chrétiens du Bas Empire Romain ou au dynamitage des Bouddhas de Bâmiyân par les talibans au XXe siècle, l’on ne peut s’empêcher d’opérer un parallèle qui n’a au fond rien de troublant.

La destruction des savoirs de la bibliothèque d’Alexandrie restera une des plus profondes pertes pour l’humanité par la volatilisation de la somme de savoirs qu’elle contenait. Encore que cette catastrophe n’est pas clairement datée, ainsi le grand érudit Arabe Ibn Khaldoun imputera de nombreux siècles plus tard la destruction de cette même bibliothèque au calife Omar ibn al-Khattâb. Encore que la fermeture de l’école puis le saccage du temple permet d’envisager des atteintes préjudiciables dès le début du Ve siècle.

Difficile de réellement trancher quant au destin de cet entrepôt de la connaissance (à tout le moins fut-il sérieusement malmené en ce début de Ve siècle) mais il est clair que dans le délabrement généralisé de l’Empire Romain, le rideau se fermait sur une page de l’Histoire pour entrer dans une nouvelle ère pleine d’incertitudes comme de repli intellectuel.

Drame historique efficace, humaniste et esthétique le tout servi par la richesse des thèmes traités, « Agora » a bien droit à une session de rattrapage sur DVD, Blu-Ray (sortie sur ces supports en mai 2010) ou lors de quinzaines du cinéma hispanophone.

Yannick Harrel
Consultant en cyberstratégie


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