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A. MEBTOUL et C. SARI : « Ce que nous proposons pour une Libye prospère et démocratique »

Libye | 5 octobre 2011 | src.leJMed.fr
Paris -

Dans cette Tribune Libre, Abderrahmane Mebtoul, Professeur d’économie à l’université d’Oran, et le Professeur Camille Sari (Sorbonne), Expert en finance internationale, spécialiste du Maghreb, analysent la situation économique de la Libye et proposent des réformes à entreprendre rapidement pour organiser la Libye de l’après-Kadhafi.

Photo ci-dessus : le Professeur Camille SARI lors d’une intervention à une conférence de l’IPEMED, à Paris, le vendredi 10 juin 2011. © Alfred Mignot - juin 2011


Tribune Libre

« Ce que nous proposons pour une Libye
prospère et démocratique »

par les Professeurs Abderrahmane MEBTOUL et Camille SARI


Nous ne sommes pas utopistes. La démocratie dans les pays arabes ne se fera pas du jour au lendemain. Les prix Nobel institutionnalistes d’économie ont montré récemment, et clairement, que de nouvelles institutions prennent du temps pour devenir efficaces. Ce qui donne l’impression d’anarchie à court terme, mais ce ne sont que des illusions entretenues par les tenants de l’ancien système (après moi le déluge ; l’homme providentiel) alors que les institutions dictatoriales créés administrativement n’ont aucune ou peu de légitimité.

Au contraire, les instituions démocratiques s’insérant dans le cadre d’une nouvelle régulation politique, sociale et économique sont porteuses d’un développement durable, car assurant la symbiose État-citoyens. Oui, le plus difficile attend les Libyens : la construction du pays, tant sur le plan politique qu’économique. La Libye n’a pas d’institutions au sens véritable du terme. Elle n’a pas non plus de véritable économie, excepté celle fondée sur le pétrole.


La situation économique

La Libye enregistrait un PIB de 59,1 milliards de dollars en 2009 : l’agriculture n’en représentait que 2,1 %, contre 81,7 % pour l’industrie et 16,2 % pour les services. Le taux de croissance était de 7,3 % en 2008 contre 5,8% en 2007, et il était prévu avant les événements une croissance de plus de 8 % sur 2010-2012. L’inflation est officiellement à 12 % en 2008 mais en réalité dépasse les 16 %.

Les importations en 2008, de l’ordre de 11,5 Mds de dollars, sont constituées essentiellement de produits agroalimentaires, de biens d’équipement industriel, de véhicules et de biens de consommation.

Les exportations s’élèvent à 45,2 Mds de dollars en 2009, dont 97 % composées d’hydrocarbures et de produits para pétroliers (chimie) dont l’exploitation et la gestion incombe à la National Oil Company (NOC – www.noc.ly). Les destinataires en 2009 de celles-ci sont, en valeur : Italie (37,1 %), Allemagne (13,1 %), Espagne (8,2 %), USA (7,4 %), France (6,6 %), Chine (4,5%), Suisse (3,3 %). La Libye a importé en 2009, principalement d’Italie (21,1 %), Allemagne (8,2 %), Chine (8,2 %), France (5,9 %), Tunisie (6,30 %), Turquie (6,1 %), USA (5,2 %), Royaume Uni (3,9 %), Corée (4,1 %), Grèce (3,1 %). Même si le commerce extérieur de la Libye évolue en dents de scie selon les grands contrats, l’Italie, l’Allemagne et surtout la Chine restent toujours en tête des fournisseurs. Les hydrocarbures sont l’unique richesse du pays.

Avant les événements, la production de pétrole représentait 1,6 million de barils par jour. Elle était le 25 aout 2011 à environ de 60 000 barils. La Libye est le deuxième producteur de pétrole brut en Afrique après le Nigeria et devant l’Algérie. Elle dispose de la plus grande réserve de pétrole en Afrique, estimée à 46,4 milliards de barils en 2011. La Libye dispose également de réserves importantes de gaz naturel (1 548 milliards de m3) qui sont jusqu’à présent peu exploitées : 28 milliards de m3 (2009) sont produits, dont la moitié est utilisée dans le pays, en particulier dans des centrales de production électrique. Membre de l’OPEP, la Libye prévoit d’augmenter sa production à 3 millions de b/j à l’horizon 2012-2015. Environ 75 % des recettes budgétaires proviennent du secteur pétrolier. Mais elle est également un pays gazier faiblement exploité, s’élèvent à 1500 milliards de m3, occupant ainsi le 25e rang mondial en termes de réserves prouvées.


Un État riche et une population pauvre

Le PIB par tête d’habitant dépasse 14 000 dollars en 2010, selon le rapport de la CIA World Factbook (01 janvier 2011). En 2010, la Libye présentait un d’indice de développement humain (IDH) à 0,847, ce qui en faisait le premier pays du continent africain, le premier du monde arabe, et le premier du monde musulman. Pour comparaison, ces chiffres placent la Libye au niveau des pays de l’Europe de l’Est, et devant la Russie, le Brésil, la Chine.

Mais, que fut-il penser de ces indicateurs économiques ? Comme pour la Tunisie, les rapports internationaux (FMI, Banque mondiale, OCDE) se sont encore trompés, omettant d’analyser la répartition spatiale très inégalitaire, la répartition du revenu et le modèle de consommation par couches sociales, et se sont limités à des indicateurs globaux de portée opératoire limitée, ce qui explique les révoltes populaires.

En effet, après la chute des régimes égyptien, tunisien et libyen, tel est le constat qui s’est imposé : sous couvert de discours nationalistes et anti-impérialistes, les familles des dictateurs et leur entourage s’accaparaient en réalité la richesse des pays. Mais ces discours à usage interne – les étrangers connaissant parfaitement les comptes de ces dirigeants – ne trompent plus la population locale « parabolée » et confrontée à des conditions difficiles de la vie quotidienne. Le cas libyen n’échappe pas à cette règle des économies rentières : un État riche et une population majoritairement pauvre.

Seïf al-Islam, longtemps présenté comme le dauphin de Mouammar Kadhafi, contrôlait le secteur stratégique des hydrocarbures via le groupe public One-Nine Petroleum, et la presse à travers One-Nine Group. Aucune publication ne pouvait exister sans l’accord de cet organisme intimement lié au premier cercle du pouvoir en Libye. Autre domaine sensible : les télécommunications, placées sous le contrôle Mohamed Kadhafi, un autre fils du leader libyen. Pour l’immobilier, c’est un autre fils, Saadi, qui en assurait le contrôle – en 2006, il avait lancé la construction d’une ville entière, située dans une zone à forte valeur touristique. Enfin et surtout, c’est la famille Kadhafi qui contrôle les fonds souverains gérés par la Libyan Investment Authority (LIA), estimés à 75 milliards de dollars et à plus de 150 milliards si l’on inclut les investissements étrangers de la Banque centrale, sans compter les placements occultes.

On estime que la famille Kadhafi a eu à gérer quelque 1 000 Mds de dollars durant les 42 ans de règne du Guide. La limitation drastique des libertés individuelles avait comme objectif d’empêcher la constitution d’élites pouvant contester le pouvoir en place. C’est la même logique qui a prévalu en ne redistribuant pas la manne pétrolière.


Dépasser l’entropie actuelle pour une Libye moderne

Lorsqu’on connaît les richesses de ce pays on est frappé par la médiocre qualité des constructions, très rustres, et la modestie des conditions de vie de cette population, qui subit un taux de chômage de 30 % sur une population active de 2,5 millions, et cela pour deux raisons : les femmes sont au foyer (77 % des actifs sont des hommes) et les subventions accordées aux citoyens ne les incitent pas à aller au travail.
Pour les travaux pénibles et les tâches ingrates, ce sont les employés marocains, égyptiens, tunisiens, algériens, autres africains ou asiatiques qui s’en chargent. 50 % de la main-d’œuvre est étrangère (Afrique, Maghreb, Asie).

Cela dit, nous ne sommes pas pessimistes ! La Lybie dispose de potentialités énormes, surtout en ressource humaines – richesse bien plus importante que toutes les ressources en hydrocarbures.

Sans trop entrer dans les détails, voici les axes essentiels de quelques actions à entreprendre, selon nous, dans l’intérêt de la Libye :

- Le pétrole est la clé de l’économie libyenne. Ce qui suscite bon nombre de convoitises occidentales. Cependant, l’industrie pétrolière souffre de l’absence d’une politique d’investissement ambitieuse et sur le long terme. La nouvelle direction du pays doit s’atteler à élaborer un plan de développement sur vingt ans, loin des intérêts des grandes compagnies pétrolières. Par ailleurs, une mauvaise utilisation des revenus pétroliers et leur accaparement par une minorité, voire une famille, n’a pas eu de retombées significatives sur les populations.

- La principale richesse de la Libye, ce sont ses enfants qui aspirent à la démocratie, au respect et à la justice sociale. Afin que les Libyennes et les Libyens participent à l’édification d’un État moderne et prospère, la priorité des priorités est de remettre à plat tout le système éducatif, du primaire jusqu’à l’enseignement supérieur.

Les transports sont à améliorer (il n’y a pas de ligne ferroviaire). Le secteur du tourisme a été délaissé, car Kadhafi ne voulait pas que son peuple s’ouvre sur l’étranger. Des infrastructures appropriées devraient favoriser le développement d’une activité touristique soutenue, car le pays recèle de potentiels insoupçonnés : une côte aussi large que propice à des complexes touristiques ; des vestiges romains à mettre en symbiose avec ceux de Tipaza (Algérie) ou le Loukos et Volubilis (Maroc).

- La gestion des entreprises était opaque avec la mainmise des fils et de la fille de Kadhafi. Un nouveau management stratégique et une bonne gouvernance s’imposent. Cela passe par la formation et l’émergence de pôles de formation publics et privés. Des dispositifs de lutte contre la corruption doivent être mis en place dans la foulée de la dynamique révolutionnaire. Le système bancaire doit être réformé en profondeur afin de le rendre compatible avec les standards internationaux. Le problème pour la jeune République libyenne et son ennemi sera le temps. Il sera nécessaire de nouer des relations de coopérations internationales, en privilégiant des accords avec des sociétés et banques maghrébines.

- Le système Kadhafi a empêché la formation d’une démocratie parlementaire avec une constitution et des institutions élues. Les partis politiques sont absents. L’une des tâches immédiates du CNT est de faire adopter une nouvelle constitution et d’organiser des élections libres avec l’acceptation par tous de l’alternance, d’un régime parlementaire où le premier ministre serait issu d’une majorité parlementaire qui aura la confiance du parlement et doit gouverner en application du programme pour lequel il a obtenu les suffrages du peuple.

Le président jouera le rôle d’arbitre, de garant des institutions, de l’intégrité territoriale, des libertés individuelles et de la représentation nationale dans les instances internationales. Il assurera la continuité de l’État en toute circonstance et du multipartisme, de l’État de droit et du respect de la constitution. Il sera le dernier rempart contre l’obscurantisme et les velléités partisanes éventuelles de supprimer le fonctionnement démocratique des institutions.

Le chef d’Etat est également le garant du respect des traités internationaux, notamment ceux portant sur les droits humains de la femme et des enfants. Les citoyens doivent avoir leur destin en main en élisant une majorité et en la remerciant en cas d’insatisfaction par rapport à leurs attentes.

Enfin, le destin de la Libye est lié à son environnement géographique proche, le Maghreb. Les peuples de cette région ont témoigné et témoignent de leur attachement à l’union. La crainte de « bouleversements incontrôlables » qu’impliquerait une dynamique unitaire est à l’origine d’un conservatisme stérile et contraire aux intérêts des populations. Nous espérons – comme nous aurons l’occasion de le démontrer avec de nombreux amis maghrébins et européens – en l’intégration maghrébine, pont vers l’Afrique, et en l’avenir prospère de la Lybie, pays stratégique tant pour la stabilité du Maghreb et de toute la région méditerranéenne, que de l’Afrique (1).


Pr Camille SARI (son Blog)
Pr Abderrahmane MEBTOUL


(1) Abderrahmane MEBTOUL et Camille SARI coordonneront un important ouvrage collectif intitulé « le Maghreb face aux enjeux géostratégiques » auquel collaboreront 40 experts internationaux dont 10 experts algériens, 10 experts marocains, 5 experts tunisiens, 3 experts mauritaniens, 4 experts libyens et 8 personnalités européennes. Cet ouvrage, qui sera diffusé au Maghreb et en Europe, paraîtra durant le mois de février 2011 en deux tomes : le premier consacré au volet politique et culturel ; le second au volet économique.
Les experts Ghellaï Mohamed, Docteur en économie, conseiller commercial à l’Ambassade de Libye à Paris, et Kamel Elmerhache, docteur en économie, enseignant universitaire, sont en charge de la coordination du dossier Libye.


Repères

- La Libye s’étend sur 1 759 540 kilomètres carrés, ce qui la place au quatrième rang africain et au dix-septième rang mondial. Son territoire représente plus de trois fois la France, mais le désert en constitue 98 %. Sa population est estimée entre 6 et 8 millions d’habitants. Elle se concentre sur les côtes, l’intérieur du pays étant désertique. Sa capitale, Tripoli, est la première agglomération du pays, avec 1 682 000 habitants, devant Benghazi 1 180 000 habitants, et Mistrata, 400 000 habitants.

- Contrôlée de l’Empire ottoman depuis le XVIe siècle, la Régence de Tripoli devient un véritable État avant d’être directement reprise en main par l’Empire ottoman en 1835.
Dernière possession ottomane en Afrique, l’actuel territoire de la Libye est conquis et colonisé par le Royaume d’Italie en 1912, à l’issue de la guerre italo-turque. Durant la Seconde Guerre mondiale, la Libye italienne est envahie et occupée par les Alliés. En 1951, elle proclame son indépendance sous la forme d’une monarchie dirigée par Idris Ier. Celui-ci est renversé par un coup d’État militaire en 1969 : la monarchie est abolie, et cède la place à la République arabe libyenne. Pendant presque 42 ans, jusqu’au printemps 2011, la Libye sera dirigée par Mouammar Kadhafi qui, en 1977, avait changé le nom du pays en Jamahiriya arabe libyenne populaire socialiste.

- Annoncée par le Président Nicolas Sarkozy, le 19 mars 2011 au Sommet de Paris, et aussitôt mise à exécution, l’intervention de la coalition contre Kadhafi a conduit à la chute de son régime, en septembre 2011.

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